— Peut-être à petites doses, étalées sur seize ans, dit-elle.
Apercevant son reflet dans le miroir, elle maintint son sourire assez longtemps pour que Selucia comprenne que c’était une plaisanterie. Elle avait certes plus d’affection pour cette femme qui l’avait élevée, que pour la mère qu’elle avait vue deux fois par an avant d’être adulte, ou pour les frères et sœurs avec lesquels, dès ses premiers pas, on lui avait appris à combattre pour s’attirer les faveurs maternelles. Jusqu’à présent, deux d’entre eux avaient trouvé la mort au cours de ces combats, et trois avaient tenté de la tuer. Un frère et une sœur avaient été faits da’covales, et avaient vu leurs noms rayés de l’arbre généalogique, aussi définitivement que si on avait découvert qu’ils pouvaient canaliser. Même maintenant, sa situation était loin d’être assurée. Pour elle, le moindre faux pas pouvait signifier la mort, ou pis, la dégradation et la vente comme esclave. Louée soit la Lumière, quand elle souriait, elle avait toujours l’air d’avoir seize ans. Dans le meilleur des cas !
En gloussant, Selucia se retourna pour prendre la coiffe de dentelle d’or très ajustée sur le porte-coiffe laqué rouge posé sur la table de toilette. La dentelle ajourée laisserait visible son crâne rasé, et la marquerait du Corbeau-et-des-Roses. Elle n’était peut-être pas sei’mosiev, mais dans l’intérêt du Corenne, elle devait retrouver son équilibre. Elle aurait pu demander une punition à Anath, sa Soe’feia, mais la mort inattendue de Neferi ne remontait qu’à deux ans, et elle n’était toujours pas très à l’aise avec sa remplaçante. Quelque chose lui disait qu’elle devait faire cela par elle-même. Peut-être avait-elle vu un présage qu’elle n’avait pas reconnu consciemment. Il était improbable de trouver des fourmis sur un vaisseau, mais il y avait peut-être plusieurs sortes de coléoptères.
— Non, Selucia, dit-elle doucement. Un voile.
Selucia pinça les lèvres, désapprobatrice, mais reposa la coiffe sur son support sans rien dire. En privé comme en cet instant, elle avait toute licence de dire ce qu’elle pensait, mais elle savait jusqu’où elle pouvait aller. Tuon n’avait eu à la punir que deux fois dans toute sa vie, et la Lumière savait qu’elle l’avait regretté autant que Selucia. Sans un mot, l’habilleuse sortit un long voile transparent, le drapa sur la tête de Tuon, et l’attacha par une fine tresse d’or incrustée de rubis. Encore plus diaphane que les robes des da’covales, le voile ne cachait pas du tout son visage. Mais il dissimulait le plus important.
Posant une longue pèlerine bleue brodée d’or sur les épaules de Tuon, Selucia recula et s’inclina profondément, le bout de sa tresse dorée frôlant le tapis. Les da’covales agenouillées se prosternèrent face contre terre. Le moment d’intimité se terminait. Tuon sortit seule de la cabine.
Dans la seconde cabine attendaient six de ses sul’dams, trois de chaque côté, chacune avec sa damane à genoux devant elle sur les larges planches polies du pont. Les sul’dams se redressèrent à son entrée, fières comme les éclairs d’argent des panneaux rouges de leurs jupes. Assises sur leurs talons, les damanes en gris se tenaient très droites, pleines de leur propre fierté. Sauf la pauvre Lydia, effondrée, pressant sur le pont son visage inondé de larmes. Ianelle, qui tenait la laisse de la damane rousse, fronça les sourcils sur elle.
Tuon soupira. C’était Lydia la responsable de sa colère de la veille. Non, elle l’avait provoquée, mais Tuon était responsable de ses propres émotions. Elle avait ordonné à la damane de lui prédire son avenir, et elle n’aurait pas dû la faire fouetter parce que ses prédictions lui avaient déplu.
Elle se pencha, lui prit le menton, ses longs ongles laqués en rouge frôlant les joues semées de taches de rousseur de la damane, et la releva sur les genoux. Ce qui provoqua une grimace et un nouveau torrent de larmes que Tuon essuya soigneusement de la main avant de la faire asseoir sur les talons.
— Lydia est une bonne damane, Ianelle, dit-elle. Badigeonnez ses flagellations avec de la teinture de sorfa et donnez-lui du cœur de lion jusqu’à ce que ses plaies soient cicatrisées. Et jusqu’à guérison complète, elle aura du flan à chaque repas.
— Aux ordres de la Haute Dame, répondit cérémonieusement Ianelle, mais elle eut un petit sourire.
Toutes les sul’dams aimaient Lydia, et Ianelle n’avait pas aimé punir sa damane.
— Si elle grossit, je l’emmènerai s’entraîner à la course, Haute Dame.
Lydia tourna la tête pour baiser la paume de Tuon en murmurant :
— La maîtresse de Lydia est bonne. Lydia ne grossira pas.
Avançant entre les deux rangées de sul’dams, Tuon adressa quelques mots à chacune et caressa toutes les damanes. Les six qu’elle avait emmenées avec elle étaient les meilleures, et elles rayonnèrent d’une affection égale à celle que Tuon éprouvait pour elles. Elles avaient dû surmonter une rude concurrence pour être choisies. Dali et Dani, deux sœurs rondelettes aux cheveux d’or, qui n’avaient guère besoin de la direction d’une sul’dam. Chatral, les cheveux aussi gris que ses yeux, mais toujours la plus agile à filer. Sera, aux cheveux noirs bouclés ornés de rubans rouges, la plus puissante, et aussi fière qu’une sul’dam. La minuscule Mylen, plus petite que Tuon elle-même, qui était la fierté de Tuon parmi les six.
Beaucoup avaient trouvé bizarre que Tuon demande à être testée pour la fonction de sul’dam quand elle avait atteint l’âge adulte, mais personne ne pouvait la contredire. Sauf sa mère, qui avait autorisé le processus par son silence. En fait, devenir une sul’dam était impensable pour elle, naturellement, mais elle éprouvait autant de plaisir à dresser une damane qu’à dresser un cheval, et elle y réussissait tout autant. Mylen en était la preuve. La pâle petite damane avait éprouvé un tel choc et une telle peur lors de l’embarquement à Shon Kifar qu’elle avait cessé de manger et de boire. Toutes les der’sul’dams désespéraient de sa vie, mais maintenant Mylen sourit en levant les yeux sur Tuon et se pencha pour baiser sa main avant même qu’elle caresse les cheveux noirs de la damane. Autrefois, elle n’avait que la peau sur les os, mais elle devenait maintenant un peu replète. Au lieu de la rembarrer, Catrona, qui tenait sa laisse, laissa un petit sourire plisser son sévère visage noir, et murmura que Mylen était une damane parfaite. C’était vrai ; maintenant, personne n’aurait cru qu’elle avait été une Aes Sedai.