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— Ce n’est pas à elle que cela incombe, coupa son frère. C’est à moi ! N’ayez crainte ! Se hâta-t-il d’ajouter. Quelque envie que j’en aie, je n’assènerai pas à cette femme ses quatre vérités mais je veux lui faire entendre la voix de la plus ancienne noblesse d’un pays sur lequel elle prétend régner !

— Elle vous fera embastiller ! fit Lorenza amèrement.

— Je ne crois pas !

En effet, les craintes de la jeune femme ne se vérifièrent pas. La Régente, qui reçut Hubert à la sortie du Conseil entre Villeroy et Sully, l'écouta même presque aimablement. Il ne devait pas prendre au sérieux ce qu'elle avait dit à sa jeune cousine qui méritait une leçon pour sa tendance à dépasser trop souvent les bornes de l’insolence. Bien entendu, on allait demander le retour des deux prisonniers ! Cela ne devait guère poser de problème, les relations avec les Pays-Bas ayant pris une tournure toute nouvelle pour le bien commun à deux peuples...

Mais, en dépit de ses sourires, elle ne réussit pas à convaincre son visiteur.

— Je demeure persuadé qu’elle n’a réclamé que Bois-Tracy ! Fulmina-t-il sans ajouter qu’il espérait de tout son cœur que l’on ne ferait pas disparaître discrètement son fils. Mais Clarisse l’avait deviné.

— Alors nous reviendrons à notre projet primitif dès qu’Henri sera de retour.

Mais Bois-Tracy ne réapparut pas.

Chapitre VI.

L’accusatrice

— Voilà où nous en sommes ! s’exclama Lorenza. Je ne voudrais certes pas vous mettre dans une mauvaise passe mais je ne vois personne à qui confier mon angoisse. Parmi ceux qui pourraient être qualifiés tout au moins...

Filippo Giovanetti sourit en s'inclinant légèrement.

— Vous me faites beaucoup d’honneur, donna Lorenza! Je ne suis pas sûr d’en être digne.

— Oh, de grâce, ne jouez pas à ce jeu-là avec moi ! s’écria-t-elle. Vous n’êtes plus ambassadeur mais vous êtes toujours diplomate. Ce n’est pas un titre, c’est une aptitude... ou un talent, comme vous voudrez ! Et cela ne s’oublie pas. Si quelqu’un peut comprendre quelque chose à l’imbroglio politique actuel, c’est bien vous !

— Où voyez-vous un imbroglio ? Les choses, au contraire, sont fort claires : nous assistons à un retournement d’alliances et à un allègre balayage des plans conçus par le roi Henri. Plus de guerre de Troie pour récupérer une belle princesse et s'emparer de Juliers !... A moins que le maréchal de Lesdiguières qui n’en est pas loin ne prenne sous son bonnet de s’en emparer en faisant la sourde oreille aux échos parisiens13." Le petit Roi devait épouser une Savoyarde, il épousera une infante, que cela lui plaise ou non, et l'archiduc Albert - que je soupçonne de n’être pas totalement étranger à un assassinat qui fait si opportunément son affaire - doit dormir tranquille. Vous voyez, c’est clair !

— Et où se situe Florence dans tout cela ?

— Mais... du côté des gagnants! Le nouveau grand-duc, marié à une Habsbourg, comme vous le savez, n’avait aucune sympathie pour Henri IV dont il n’a jamais cru la conversion sincère et il se veut catholique jusqu’au bout des ongles.

— Autrement dit, ses sujets peuvent être assurés d’un accueil amical aux Pays-Bas ?

— Je le pense !

— Alors... si vous en faisiez l’expérience? Vous m’avez encore dit récemment que vous désiriez, m’aider !

L’ancien ambassadeur s’accorda le plaisir de contempler sa visiteuse plus ravissante que jamais dans ses atours légers de faille azurée et de dentelle blanche, une amusante toque assortie mais ponctuée d’une plume d’autruche neigeuse, en parfait accord avec les jours chauds de ce début d’été mais pas tout à fait avec l’anxiété qu’elle avait avouée ! Jamais il ne l’avait autant aimée qu’à cet instant où elle venait lui demander de se dévouer en faveur de celui à qui elle s’était donnée... Finalement, il se mit à rire.

— Je ne me dédis pas. Je vais me rendre à Bruxelles où j’ai quelques relations et j’essaierai de savoir ce qu’on a fait de votre époux...

— Et de M. de Bois-Tracy ?...

— Pourquoi ? Vous l’aimez lui aussi ?

— Non, voyons ! S’exclama-t-elle, sensible à une soudaine dureté du ton de Giovanetti. Mais ils ont été embarqués ensemble dans cette galère et, de surcroît, ils sont liés par une solide amitié !

Il faillit lui demander si cette amitié ressemblait à celle qui unissait jadis Thomas de Courcy à Antoine de Sarrance, mais elle l’aurait peut-être regardé de façon moins amène s’il lui avait rappelé ces mauvais jours.

— Où en êtes-vous de vos relations avec la Reine ?

— Oh ! Rien de changé. Elle exige toujours ma présence parmi ses dames pour le seul plaisir de me dire des choses désagréables. J’ai beau essayer de lui donner le change, elle sait que je me tourmente pour mon époux et elle s’en pourlèche ! Je crois que je la hais !

— Vous n’en êtes pas sûre ? Elle fait pourtant le nécessaire pour cela. Et... personne parmi tous ces gens qui vous entourent ne se porte à votre secours ?

— Si ! Mais cela ne me cause aucun plaisir, au contraire !

— Qui ?

— Le signor Concini ! Les plaidoiries qu’il semble tenir à prononcer pour moi m’exaspèrent d’autant plus que la Galigaï ne les apprécie pas davantage que moi !

— Cela peut se comprendre. Mais ne vous êtes-vous pas fait des amis ?

— Trois, je crois. La princesse de Conti, son frère, le prince de Joinville, et Mme de Montalivet. Sans compter Mme de Guercheville qui ne dit rien mais dont les sourires encourageants me sont précieux !

— Voilà qui est bien. Nulle à la Cour n'a plus d’expérience qu’elle des Médicis puisque, dans sa jeunesse, elle a servi la reine Catherine !

— Il lui arrive - rarement ! - d’en parler mais toujours avec des nuances de regret.

— Vous ne m’étonnez pas ! Celle-là était remarquablement intelligente ! Une véritable tête politique. Impitoyable aussi. Pourtant... j’ai entendu, une fois, le Roi l’évoquer non sans une certaine admiration ! Etrange, non ? Dieu sait pourtant qu’elle lui en a fait voir !

Le 16 juillet, le prince de Condé faisait sans gloire son entrée dans Paris au milieu d’un peuple rechigné auquel il n’inspirait visiblement aucune sympathie. Il faut dire qu’il n’avait rien pour l’attirer : tout vêtu de noir, maussade, mâchonnant sa lèvre inférieure et sa barbe, il allait son chemin le dos voûté comme s’il s'attendait à recevoir des coups. La Régente lui avait cependant envoyé une belle escorte : les ducs d’Epernon, de Montbazon, de Bouillon et de Bellegarde à la tête de deux cents cavaliers. Mais de la foule fusèrent quelques quolibets visant les cornes qui se dissimulaient sous son chapeau et beaucoup faisaient des signes de croix, les astrologues ayant prédit qu’au jour de son arrivée le sang coulerait.

Néanmoins, il atteignit le Louvre sans encombre et fut conduit dans la chambre de la Régente afin de souligner le côté familial de l'affaire. Le Roi l’y attendait auprès de sa mère. Il y avait là aussi l’autre prince du sang, le comte de Soissons, qui s'ennuyait à l’évidence prodigieusement, les cardinaux présents à Paris, Sully et une poignée de gentilshommes dont aucun n’était là pour s’amuser.

Si grand que fût le déplaisir qu’il en éprouvait, le revenant dut s’agenouiller devant Louis XIII. En dépit de son âge, sa jeune Majesté avait fort grand air. Sans sourire, il releva Condé de sa génuflexion, le prit un instant dans ses bras avec quelques mots de bienvenue, après quoi le prince remit genou à terre devant la Régente qui, elle, l’accueillit avec un élan qui ressemblait à de l’affection. N’était-il pas l’homme courageux qui avait osé s’opposer ouvertement aux projets libidineux du feu Roi sur sa femme ?