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— Mon Dieu ! Madame la baronne a mauvaise mine !

— Cela ne m'étonne pas : je me sens très lasse. Voudrais-tu aller demander à Mme de Royancourt d’envoyer quelqu’un chez Sa Majesté la Reine pour lui offrir mes excuses ?

— Bien sûr ! Nous allons aussi demander un médecin !

— Inutile d’aller jusque-là. Il me faut seulement rester tranquillement ici !

— Madame la baronne a tout à fait raison ! D’autant qu’il fait un temps affreux dehors !

Point n’était besoin d’ouvrir les rideaux pour s’en convaincre : de fortes rafales de pluie mêlée de grêle s’abattaient sur les vitres des fenêtres en crépitant violemment. Rien en vérité qui donne envie de bouger. Pas même pour entendre la messe que le chapelain de la duchesse Diane disait tous les matins dans l’oratoire de l’hôtel. Il fallait donner quelque apparence de vérité à son malaise ! Cependant, elle demanda encore si Filippo Giovanetti était déjà levé. Guillemette lui répondit qu’il était même parti, presque aux aurores, ne laissant qu’un billet pour la duchesse. Lorenza en fut contrariée : elle aurait aimé lui parler en tête à tête mais la rue Mauconseil n’était pas si loin et elle pourrait y faire un tour dans l’après-midi...

— Vous devriez essayer de dormir un peu, conseilla la jeune femme de chambre. Le lait chaud, ça aide !

Lorenza en effet bâillait à se décrocher les mâchoires, résultat de sa nuit sans sommeil. Elle se réinstalla dans ses oreillers après les avoir bourrés de coups de poing et s’endormit aussitôt.

On était le samedi 15 janvier 1611 et, au moment même où Lorenza repartait vers l’antre de Morphée, Jacqueline d’Escoman - que l’on n’avait pas jugé utile de garder plus longtemps en prison - se présentait chez la reine Margot, tout juste rentrée de son château d’Ivry où elle avait passé les fêtes de cette fin d’année et le début de la nouvelle. L’ancienne épouse d’Henri IV, n’ayant rien à faire parce qu’elle venait de mettre à la porte le jeune amant qui l’avait occupée ces derniers jours, accepta de la recevoir dans son privé. Elle se tenait dans sa chambre, en train d’essayer une nouvelle perruque et un onguent miraculeux pour les rides que venait de lui envoyer son apothicaire préféré, assistée de Gilonne, sa camériste, qui était auprès d’elle avant même son mariage avec le Béarnais près de quarante ans auparavant !

En fait, l’ancienne reine de Navarre s'ennuyait comme un rat mort et l’apparition de cette petite bossue, mal vêtue mais se disant porteuse de grands secrets, lui paraissait distrayante. D’autant plus qu’après avoir elle-même refusé de la prendre à son service, elle savait que cette fille avait été placée chez la marquise de Verneuil envers qui Margot ne débordait pas de sympathie.

— Vous voilà donc ? D’où sortez-vous pour être aussi mal accommodée ?

— De prison, Madame, où l’on m’a jetée pour me faire taire... Il m’avait été donné, en effet, de découvrir l’affreux complot tissé contre la vie de notre bon Roi et j’ai fait tous mes efforts pour qu’il en soit averti et se garde en conséquence... mais personne n’a voulu m’écouter. Et j’ai été conduite à la Conciergerie où l’on a amené, son coup fait, l’abominable assassin.

— Il m’est revenu quelque chose comme cela mais, à présent, le Roi n’est plus et je ne vois pas trop à quoi rime votre démarche.

— A le venger, Votre Majesté ! Voir se pavaner au palais et dans la ville ceux qui l’ont envoyé au tombeau est plus que je n’en puis supporter ! Il faut qu’ils payent leur forfait, dussé-je y laisser ma propre vie !

— Et qui sont-ils ?

— Je ne les connais pas tous car ils doivent être plus nombreux que je ne l’imagine mais il y en a trois dont je suis sûre !

— Et ce sont ?

— Monsieur le duc d’Epernon, sa maîtresse Mlle du Tillet et la marquise de Verneuil. Peut-être aussi la Reine...

— La Reine ? Vous allez un peu loin.

— Je ne crois pas. N’est-ce pas au lendemain même de son couronnement - ce couronnement qu'elle ne cessait de réclamer ! - que Ravaillac a frappé ? J’ai tenté maintes et maintes fois de la voir mais jamais je n’ai pu l’approcher. Elle a toujours refusé de recevoir la pauvre femme que je suis mais je pense qu’elle avait surtout peur d’une vérité qui aurait pu s’opposer à ce qu’elle soit sacrée.

— A qui avez-vous demandé de vous ménager une entrevue ? A Mme de Verneuil dont j’ai ouï dire que vous aviez été la dariolette ?

— Certainement pas ! On m’aurait supprimée discrètement. Je me suis adressée à Mlle du Tillet que je voyais souvent, car je lui portais régulièrement des lettres. J’avais habité un temps chez elle ! Je l’ai demandé aussi à Mme de Courcy que j’avais attendue à l’entrée du Louvre. C’est pendant que je lui parlais que j’ai été arrêtée...

— Elle vous a dénoncée ?

— Non pas du tout. Elle a même été surprise de l’arrivée du guet et elle s’est montrée bonne pour moi en donnant un peu d’argent pour que l’on ne me traite pas trop mal !

— Mais pourquoi Mme de Courcy ?

— Je l’avais vue à plusieurs reprises chez Mme de Verneuil quand on l’accusait d’avoir tué son vieux mari. La pauvre, elle était loin d’être heureuse !...

— Et M. d'Epernon ? L’avez-vous vu venir chez Mme de Verneuil ?

— Non, mais j’ai assisté à une entrevue dans l’église Saint-Paul-Saint-Louis, il y a environ trois ans. J’étais chargée de faire le vide autour d’eux et de veiller à ce qu’ils ne soient pas dérangés. Bien sûr, Mme de Verneuil portait un masque mais comme je l’avais accompagnée je n’avais aucun doute sur son identité !

Il y eut un silence puis Margot enchaîna :

— Seriez-vous prête à répéter ces révélations devant des tiers... et même devant des juges ?

— Sans hésiter !

— Bien ! Revenez après-demain.

Si, ce soir-là, Jacqueline d’Escoman rentra, un peu soulagée et pleine d’espoir, dans le misérable logis qu'elle occupait près du pont au Change, ce ne fut pas le cas du baron Hubert quand il regagna l’hôtel d’Angoulême, assez tard pour que l’on eût soupé sans l’attendre. Sans appétit d’ailleurs et seulement par égard pour le personnel de cuisine dont la duchesse était fière et dont elle prenait le plus grand soin. On en était à grignoter distraitement quelques sucreries quand Hubert rejoignit les dames en ne réclamant rien d’autre que du vin de Sancerre et une tranche de pâté. Sa mine était si sombre qu’aucune des trois femmes n’osait l’interroger. Finalement, ce fut Lorenza qui se dévoua, l’angoisse qui lui venait étant sur le point de l’étouffer :

— Enfin, père ! s’écria-t-elle. Dites-nous quelque chose!... Même si vous devez nous apprendre le pire ! Thomas est...

Le mot ne passa pas mais elle avait presque hurlé et le vieux seigneur tressaillit, tournant vers elle un regard qui ne semblait pas voir. Puis il avala un plein verre de vin, ébaucha un pauvre sourire...

— Non, fit-il. Non, je ne le pense pas !

Les voix des trois femmes furent unanimes :

— Alors ?

— Alors, reprit-il, je viens de voir, à Saint-Germain, M. de Vitry dont la compagnie était de garde... et qui ne s’est jamais rendu à Bruxelles porter une lettre de la Reine ! Il n’arrivait pas à croire que l’on eût osé se servir de son nom et en a même appelé à M. de Souvré, le gouverneur de notre jeune Majesté, pour confirmer ce que je savais déjà, que, de quinze jours, il ne s’était pas éloigné de la personne du Roi. Je n’avais d’ailleurs pas besoin d’un quelconque témoignage, sa colère étant bien suffisamment convaincante.