— Mais, en ce cas, qui a emprunté son nom, muni d’un courrier de la Régente et d’une escorte armée ? S’inquiéta la duchesse.
— C’est ce qu’il faudrait essayer de savoir. En rentrant, je suis allé à l’Arsenal voir Sully... que j’ai trouvé fort abattu. Il va présenter sa démission un jour prochain parce que ses pouvoirs s’amenuisent de jour en jour. Certes, la Régente a conservé jusqu’ici les conseillers du feu Roi, mais leur présence est purement décorative et l’on en vient à s’interroger: si on leur demande leur avis sur les affaires du royaume, ne serait-ce pas pour faire exactement le contraire ? Quant au trésor de la Bastille, il fond à vue d’œil. On rétribue Condé pour qu’il se tienne tranquille, on va payer Soissons qui commence à lever l’étendard de la révolte et, surtout, on fait largesse à la Galigaï et à son Concini de mari. Et Sully ne veut pas cautionner ces tripatouillages !
— On peut le comprendre, approuva Lorenza. Mais quel conseil vous a-t-il donné ?
— D’aller m’expliquer avec la Médicis... si toutefois je suis assez las de la vie pour aspirer à un tête-à-tête avec le bourreau !
Un triple cri d’horreur salua cette déclaration, fort sereine d’ailleurs, puis Clarisse demanda :
— Qu’avez-vous l’intention de faire ?
Hubert de Courcy offrit à sa sœur un sourire narquois.
— Ne parlez pas comme si vous ne me connaissiez pas! Affronter l’obstacle bien sûr !
Chapitre VII.
Un étrange procès !
Mais il était écrit qu’Hubert de Courcy ne verrait pas la Reine. Quand il arriva au Louvre, retentissaient jusque dans les escaliers les échos d’une colère royale comme on n’en avait pas entendu depuis qu'Henri IV avait rejoint ses prédécesseurs à Saint-Denis. Les vitres des fenêtres en tremblaient et, dans la grande cour, soldats et visiteurs, immobiles et le nez levé vers les balcons, semblaient frappés par un sortilège. Certains arboraient même un sourire épanoui: on se retrouvait comme au bon vieux temps du Béarnais !
Après avoir escaladé le Petit Degré menant chez la Reine avec une vivacité de jeune homme, le baron atteignit l’antichambre où, à l’exception des Suisses de garde, il n’y avait que M. de Châteauvieux, le chevalier d’honneur de Sa Majesté, lequel tendait l’oreille comme les autres, sourcils froncés et essayant de comprendre l’espèce de sabir en deux langues dont Marie usait toujours quand elle atteignait une certaine dose de fureur.
Néanmoins, il eut un large sourire pour le nouveau venu qu’il connaissait de longue date.
— Tiens, Courcy ! Qu'est-ce que tu viens faire ? Tu n’aurais pas dans l’idée de demander audience ?
— C’est ça tout juste, mon cher, mais j’ai la vague impression de tomber mal !
— C’est le moins qu’on puisse dire ! Ecoute plutôt !
— Ecouter ? Difficile de ne pas entendre. Et qu’est-ce qui a déclenché cette fureur ?
— Epernon ! Ils sont ensemble depuis un quart d’heure mais il y a dix bonnes minutes qu’elle donne de la voix !
— Et à quel propos ?
— Va savoir ! Ecoute encore ! Tu devrais comprendre, toi, puisque ta belle-fille vient aussi de Florence ?
— Avec nous, elle ne parle que le français... et je n’ai jamais eu le don des langues...
La porte s’ouvrit à cet instant pour livrer passage à Mme de Guercheville qui se hâta de la refermer avant d’aviser un tabouret où elle se laissa tomber en s’éventant avec son mouchoir. Châteauvieux s’empressa.
— Qu’a donc commis M. d’Epernon pour déchaîner pareille tempête ?
— Ce n’est pas à lui qu’elle en a mais aux nouvelles qu’il vient de lui apporter ! La reine Marguerite l’a prié de venir hier avec Mlle du Tillet et Mme de Verneuil pour leur faire entendre, cachés derrière une tenture, les propos d’une certaine d’Escoman que l’on gardait sous clef jusqu’à présent. Cette femme les accuse tous les trois d’avoir conspiré avec les Espagnols, comploté la mort du Roi et guidé la main criminelle de l’assassin.
— Mon Dieu ! fit Châteauvieux, mais c’est affreux ! Et alors ?
— La femme a été arrêtée et reconduite à la Conciergerie. C’est le président Jeannin - présent lui aussi mais sous une autre tenture ! - qui a mis la main sur elle, la sauvant ainsi des griffes du duc qui voulait l’étrangler. Il a demandé à la femme si elle avait des preuves. Elle a répondu que oui et, quand, enfin, il a voulu connaître la raison qui la poussait à ces dénonciations dont elle ne pouvait avoir qu’à souffrir, elle a répondu que c’était afin de soulager sa conscience !
— Cela explique la colère de Sa Majesté ! Epernon va sans doute coucher ce soir à la Bastille ? fit le vieux gentilhomme, avec, dans la voix, une note d’espérance.
— Que nenni ! C’est contre la dénonciatrice qu'elle en a: le duc lui a laissé entendre qu’elle-même ne serait pas à l’abri des divagations de cette femme !
— On comprend mieux son irritation, intervint le baron Hubert. Dans le peuple on murmure déjà que le crime a suivi de trop près le couronnement pour qu’il n’y ait pas un lien !
La dame d’honneur, qui ne s’était pas avisée de sa présence, se retourna.
— Oh, vous êtes là, baron ? Avez-vous accompagné la jeune Lorenza ?
— Non. Elle est toujours souffrante et je lui ai conseillé...
—... De rester où elle est? Vous m’en voyez ravie ! Et surtout faites en sorte qu’elle ne guérisse pas de sitôt ! La femme l’a connue lorsqu’elles vivaient toutes deux chez Mme de Verneuil et elle pourrait être appelée à témoigner. Car, forcément, il va y avoir un procès ! Et vous imaginez l’effet sur le peuple !
— Aussi ce procès me surprend-il. Ce serait tellement plus judicieux de faire taire cette femme au fond de sa prison ! Ce ne sont pas les moyens qui manquent !
— C’est impossible dès l’instant où un haut magistrat a été témoin des accusations !
— Une présence assez étrange, non ? fit valoir Courcy. La reine Margot n’aurait-elle pu se contenter de convoquer les trois autres ? Qu’elle n’ait pas hésité à inviter Jeannin pourrait signifier qu’elle accorde quelque créance aux dires de cette femme... dont il faut admettre, tout de même, qu’elle ne manque pas de courage !
— Sans aucun doute ! Mais hâtez-vous de rentrer, baron ! On dirait que l’orage se calme et je suppose que la Galigaï vient d’y mettre son grain de sel...
En effet, les vociférations baissaient graduellement. Mme de Guercheville se leva pour regagner le cabinet de la Reine mais le baron la retint.
— Une minute encore, s’il vous plaît ! Je voudrais faire entendre une plainte, moi !
— Laquelle ?
— J’aimerais savoir ce que l’on a fait de mon fils et...
— On vous l’a dit : il est retenu en prison à Bruxelles.
— Justement ! Il ne s’y trouve plus ! Un détachement français est venu, avec une lettre manuscrite de la Régente, réclamer les prisonniers au nom de Sa Majesté afin qu’elle se charge personnellement de leur punition !
— Punition ? Qu’ont-ils fait d’autre qu’obéir aux ordres donnés ?
— Par le défunt Roi ! Mais ce n’est pas tout : l’expédition était commandée par M. de Vitry !
— Vitry ? Mais il n’a pas bougé d’ici !
— Je sais. Il me l’a dit. A présent, marquise, tirez les conclusions que vous voudrez !
Sidérée, Mme de Guercheville resta silencieuse un instant puis murmura :
— Si vous voulez un bon conseil, tenez Lorenza à l’écart de cette affaire qui commence à sentir très mauvais ! Vous devriez la ramener à Courcy avec prière de ne pas s’en éloigner !
— Je ne souhaite que cela... mais je veux aussi retrouver mon fils ! Et vous me connaissez suffisamment pour savoir que rien ne m’arrêtera ! Je... je n’ai que lui !