La bagarre menaçait de devenir générale, quand le président de Harlay leva la séance en déclarant qu’il entendrait, dans son particulier, et en apparat réduit, les personnes d’importance. Cela suscita bien quelques murmures mais les hallebardiers entrèrent en action avec le manche de leurs armes, et la salle se vida sans trop de difficultés.
Le soir même, Harlay convoquait à son hôtel Mme de Verneuil et l’interrogeait pendant cinq heures avec une sévérité qui affola l’ancienne favorite. Elle partit sur-le-champ se plaindre à Epernon.
Déjà fort inquiet, celui-ci l’écouta en s’efforçant de masquer l’angoisse qui lui venait et même la rassura.
— Ces robins se croient tout permis pour peu qu’on leur laisse quelque pouvoir ! Ce vieux bonhomme veut se donner de l’importance... mais je vais lui rabattre son caquet... et de belle façon !
Quand sa visiteuse fut repartie, il s’équipa comme au soir de la mort du Roi. Et c’est botté, éperonné, l’épée au côté et à cheval, escorté de quatre laquais, qu’il s’en alla à l’hôtel de Harlay.
Le Président, qui l’avait vu arriver et que cet appareil guerrier scandalisa (il n’y manquait que la cuirasse), ne le laissa pas entrer plus avant que le vestibule.
— Que me vaut votre visite ?
— Il me semble que nous avons à parler, vous et moi, et même qu'il en est grand temps !
— Je n’ai rien à vous dire. Je suis votre juge !
Désarçonné par la rudesse de l’accueil, le duc baissa le ton.
— Mais... c'est en ami que j’ai pris la hardiesse de venir.
— Je n’ai pas d’amis. Je vous ferai justice. Contentez-vous de cela !
Et le haut magistrat tourna les talons pour regagner son cabinet.
D'autant plus furieux qu'il lui fallait bien ravaler sa colère, l'ancien mignon, sans même passer chez lui revêtir une tenue plus conforme, fila au Louvre où, comme presque chaque soir, il y avait concert, et demanda à parler à la Reine seul à seule...
Dérangée, cette dernière lui envoya Concini lequel ouvrit des yeux étonnés devant un équipage aussi martial.
— Vous partez en guerre, Monsou le douc ?
— Toujours quand il s’agit du service de Sa Majesté ! Il faut que je la voie !
— Dites à me ! Ye transmettrai !
— C’est impossible !... Après tout j’y vais !
Ecartant l’Italien, il voulut passer outre mais, à cet instant, Marie de Médicis parut.
— Que de bruit ! On ne s’entend plus ! Que voulez-vous, duc ?
Le courtisan se plia en deux.
— Quelques mots, Madame ! Juste quelques mots ! Mais d’une telle importance !
— Alors dépêchez-vous ! fit-elle avec un signe à Concini pour qu’il s’éloigne...
Le lendemain, elle envoyait M. de Châteauvieux chez Harlay pour lui demander ce qu’il pensait de ce procès.
— Vous direz à la Reine que Dieu m’a réservé de vivre en ce siècle pour voir et entendre des choses que je n’eusse jamais cru pouvoir voir, ni ouïr de mon vivant !
— Mais enfin, Monsieur le Président, cette femme, la D’Escoman, parle sans preuves !
— Des preuves ? S’exclama-t-il en levant les bras au ciel. Il n’y en a que trop !... Beaucoup trop !
Il y eut un silence auquel le chevalier d’honneur de la Reine mit un terme en murmurant, visiblement gêné :
— Cependant, Monsieur le Président, Sa Majesté apprécierait qu'eu égard aux services qu’il a rendus à la Couronne, vous vouliez bien traiter Monsieur le duc d’Epernon avec moins de rudesse !
— Dites à Sa Majesté que je ferai de mon mieux ! Si elle le souhaite, les interrogatoires seront tenus secrets désormais17...
En sortant de la salle d’audience, Lorenza se sentait le cœur lourd. En dépit du billet qui gisait maintenant au fond de sa poche, elle s’en voulait de ne pas avoir mentionné l’entrevue de Ravaillac avec Jacqueline dans le bois de Verneuil. Se tournant vers sa tante, elle demanda :
— Je suppose qu’il y a une chapelle ici ? Je voudrais aller prier !
Ce fut le baron Hubert qui lui répondit.
— Si vous vous reprochez de ne pas avoir parlé de l’entrevue du petit bois, vous avez tort !
— On a toujours tort de mentir ! Mais on m’a fait parvenir cela, dit-elle en sortant le morceau de papier que le vieux gentilhomme lut en fronçant le sourcil avant de l’enfouir dans sa propre poche.
— Même sans ça, il fallait se taire. Vous n’auriez aidé en rien cette pauvre femme et auriez attiré la suspicion sur vous. La Médicis aurait été trop contente de pouvoir vous impliquer dans ce bourbier... Le Roi est mort et nul ne doit savoir...
— Monsieur de Sully le sait ! Je lui avais tout confié ainsi d’ailleurs que vos investigations, père !
— Outre qu’on lui a retiré toutes ses charges, Sully est un tombeau. Que vous a-t-il répondu ?
— Il m’a conseillé - pour ne pas dire ordonné -de garder le silence. Le mal évidemment était fait !
— Vous voyez bien. Mettez votre âme en paix, Lorie ! Vous avez montré beaucoup de présence d’esprit... Vous voulez toujours aller à la chapelle ?
— Oui, car j’ai un autre souci. Tout à l’heure, quand on a évoqué l’enfant abandonné, j’ai vu que la pauvre Jacqueline en souffre cruellement. J’aurais pu d’un mot adoucir sa peine et lui rendre courage.
Il faut vraiment que j’aille prier !
Elle avait peut-être parlé trop fort. Toujours est-il qu’une belle voix grave, mais assourdie, se fit entendre.
— Voulez-vous me permettre de vous assister ? Je pourrais, je crois, vous être utile. Je suis l’évêque de Luçon !
Tous trois le regardèrent sans cacher leur surprise. Grand et mince à la limite de la maigreur dans sa soutane violette, ce jeune homme en imposait. Il était beau aussi avec un visage fin qu’allongeaient encore la « royale » et des yeux magnifiques. Son sourire était charmant.
— Nous ferez-vous la grâce de nous dire qui vous êtes... Monseigneur ? S’enquit le baron.
— C’est trop naturel. J’ai nom Armand-Jean du Plessis de Richelieu...
Le visage de Courcy s’illumina.
— Oh, vous êtes l’un des fils de l’ancien Grand Prévôt de France et votre aïeule était une Rochechouart ? J’ai connu votre père... mort dans la fleur de l’âge malheureusement ! Ma fille, ajouta-t-il en se tournant vers Lorenza, nous pouvons vous confier à Monseigneur de Luçon. Nous vous attendrons ici !
— On pourrait s’étonner. Venez plutôt avec nous. La chapelle est assez vaste pour que l’on puisse s’y confesser sans être entendu... et prier n’a jamais nui à personne ! conclut Richelieu en souriant imperceptiblement.
Tandis que le frère et la sœur s’installaient dans la nef, face au maître-autel, l’évêque entraîna Lorenza à l’écart.
— Racontez-moi ce qui vous tourmente, Madame. Mais, d’abord, souhaitez-vous être entendue sous le secret de la confession ? Après tout, vous ne me connaissez pas ! Et si cela peut vous rassurer !
— Vous êtes d’Eglise ! Cela me suffit !
— De nos jours, ce n’est pas forcément une recommandation...
— Alors, j’accepte la confession.
Elle s’agenouilla devant lui, fit le signe de croix et commença.
— Bénissez-moi, mon père, parce que j’ai péché...
Et non seulement elle vida son cœur mais confia à ce prêtre attentif tout ce qu’avait été sa vie jusqu’à ce moment... Sans oublier ce qu’elle avait vu à Verneuil, le sauvetage du petit Nicolas et ses angoisses incessantes pour Thomas. C’était incroyablement facile et elle éprouva une étonnante sensation de délivrance. Quand ce fut fini, elle récita un acte de contrition et attendit l’absolution. Elle ne vint pas tout de suite. Visiblement le jeune prélat réfléchissait. Enfin, il dit :