— Il est incontestable que vous deviez garder le silence sur ces révélations que vous venez de confier à Dieu à travers moi. Cependant, je vous demanderai la permission de lever le secret concernant l’enfant que vous avez récupéré.
— Pourquoi ? fit-elle, déjà inquiète.
— Pour la seule Mlle d’Escoman. Je l’ai visitée dans sa prison et je sais qu’effectivement, cette mauvaise action que la misère lui a suggérée la tourmente. Vous aussi d’ailleurs ! Permettez-moi de la rassurer. Je vais retourner la voir et je lui recommanderai de garder cela pour elle. Vous êtes d’accord ?
— Oh, bien sûr ! S’exclama-t-elle soulagée.
— En ce cas, allez en paix ! Je vais vous absoudre !
En sortant de la chapelle, Lorenza se sentait transformée, allégée du poids qui l’oppressait. Elle avait tellement envie d’aider la pauvre d'Escoman qu’il lui avait été insupportable de ne pas rapporter devant les juges ce qu’elle avait entendu dans le bois de Verneuil. Elle s’en était tirée avec une pirouette. Plus pénible encore de ne pas la rassurer sur le sort de son enfant... A présent, elle avait déposé son fardeau entre des mains qui, pour lui être inconnues, ne lui inspiraient pas moins une totale confiance. Il y avait, chez ce jeune prélat, outre une incontestable autorité, quelque chose qu’elle ne pouvait pas définir mais qui attirait sous des dehors froids. Sa voix d’abord, modulée et persuasive, mais qui pouvait être cassante et autoritaire. Ses yeux ensuite, profonds, brillant d’intelligence que le charme d’un sourire - bref et rare - faisait étinceler.
— On dirait que cela va mieux, remarqua Clarisse quand elle les rejoignit.
— Beaucoup mieux ! Ce Monseigneur du Plessis de Richelieu est quelqu'un d’étonnant. J’aimerais que nous soyons amis !
— Pourquoi pas ? Opina le baron. On m’a parlé de lui comme d’un esprit fin et cultivé habité même par une sorte de génie mais ces qualités seraient au service d'une ambition extrême !
— Ce n’est pas incompatible ! Soupira sa sœur. Il porte un beau nom et je le verrais sans déplaisir... cardinal ! La simarre pourpre lui irait à merveille. Que faisons-nous à présent ?
— Si vous en êtes d’accord, je serais heureuse de rentrer à la maison ! dit Lorenza en les prenant chacun par un bras. Je ne respire bien qu’au bord de notre étang ! J’ai conscience que ce n’est pas raisonnable et que nous n’avons guère de chances d’avoir des nouvelles de Thomas ! Et Dieu sait que je me tourmente pour lui mais...
D’un geste qui lui était devenu naturel, le baron recouvrit de sa main celle de la jeune femme posée sur sa manche.
— C’est moi que cela regarde et même si je n’en parle pas, soyez certaine que je ne reste pas inactif ! En attendant, vous avez raison de vouloir passer un moment à Courcy. Vous en profiterez pour aller admirer ce que donnent nos semis...
Elle fut si surprise qu'elle s'écarta de lui pour le regarder.
— Vous ne venez pas avec nous ?
— Ma foi, non... mais je vous rejoindrai sous peu !
— En ce cas, nous pouvons peut-être vous attendre ? proposa sa sœur.
— Dans une auberge ? Vous plaisantez ! Partez tranquilles : une bête affaire à régler mais pour laquelle je préfère vous savoir à Courcy...
— Vous allez vous battre ? C’est cela ?
— Mais non ! Sacrebleu, Clarisse ! Cessez de vous mettre la tête à l’envers dès que je m’éloigne de quelques pas ! Pour vous rassurer, je dirai... une simple réunion avec des amis, un colloque si vous préférez...
— Un quoi ?
— Colloque! Une discussion, un débat... Mon Dieu ! Quand donc nos beaux esprits se décideront-ils à réunir tous les mots de la langue française dans un ouvrage avec leur signification !
— Et qui participera à ce... débat ?
— Ne m’obligez pas à vous dire que ce ne sont pas vos oignons ! Lorie, emmenez votre tante et veillez à ce qu'elle se tienne coite !
— Je pourrais partager son avis, fit la jeune femme, amusée.
— Eh bien, faites comme si vous ne le partagiez pas ! Et promettez-le-moi sinon je vous ramène chez nous et je reviens illico ! Après avoir ordonné que l’on verrouille les portes à double tour derrière moi !
Il était devenu rouge vif. Comprenant qu’elle et Clarisse le gênaient, elle posa un baiser léger sur sa joue.
— Ne vous tourmentez pas ! Nous serons sages comme des images !
Une heure plus tard, elles quittaient la capitale.
Pour rien au monde il ne leur aurait dévoilé ses intentions. Le lendemain matin, élégantissime en velours noir assorti à la plume d’autruche moussant à son chapeau et retenue par une agrafe en diamants, une fraise neigeuse au cou et le ruban bleu du Saint-Esprit sur la poitrine, il rejoignait dans la cour du Louvre le colonel de Sainte-Foy et le capitaine de Vitry. Après s’être salués, tous trois gravirent le Grand Degré d’un pas accordé et se présentèrent aux huissiers de la Porte en déclarant que la Régente les attendait à 11 heures... Et l’heure sonnait tout juste à Saint-Germain-l’Auxerrois.
Les portes du cabinet royal s’ouvrirent. La grande pièce était déserte à l’exception d’un secrétaire qui s’éclipsa en marmottant des paroles indistinctes et, l’instant suivant, Sa Majesté, vêtue de brocarts violets sous un déluge de perles et d’améthystes, fit son apparition. Comme dans un ballet savamment réglé, les plumes des trois chapeaux balayèrent le tapis.
— Vous avez demandé à m’entretenir, Messieurs ? Glapit-elle en fronçant les sourcils. Il faut que ce soit important pour que vous m’ayez priée de vous recevoir tous ensemble !
Au même moment, Concini surgit derrière Marie dont il écarta le fauteuil pour lui permettre de s’asseoir, et trois regards réprobateurs à l’unisson le fixèrent... Courcy n’hésita pas à traduire.
— Nous avons en effet prié Madame la Régente de nous entendre en même temps puisqu’il s’agit de la même affaire mais nous souhaitons la voir... seule ! fit-il après avoir détaché le dernier mot prononcé fermement.
— Pourquoi ? Le marquis d’Ancre est l’un de mes conseillers les plus écoutés !
— Mais Votre Majesté n’a pas besoin de conseils pour connaître un délit où son honneur est en jeu !
— Mon honneur ? Quoi, mon honneur ?
— Quel autre mot employer quand, agissant en son nom mais sous une fausse identité, on se permet d’aller enlever des sujets français dans une cour étrangère. Cela ne regarde que la Reine... et elle seule !
Renfrognée tout à coup, elle regarda successivement ces trois hommes alignés en face d’elle, droits comme des I, avec, sur leur visage, la même détermination. Alors, d’un geste, elle renvoya son favori, attendant qu’il soit sorti pour grogner :
— Une fausse identité ? Laquelle ?
— La mienne, Votre Majesté ! répondit Vitry en s’inclinant.
— Et de quelle cour étrangère est-il question ?
— Celle des Pays-Bas, reprit Courcy. Un homme se faisant passer pour M. de Vitry s’est présenté aux archiducs Albert et Isabelle-Claire-Eugénie pour leur réclamer deux prisonniers français. Il était muni, pour l’occasion, d’une lettre écrite et signée de la main même de Votre Majesté !
— Une lettre?... Et de ma main? Vous seriez fort embarrassés de me la montrer !
— La voici, Madame ! fit le baron en tendant le corps du délit avec un nouveau salut. C’est pourquoi j’ai parlé, il y a un instant, de l’honneur même de Madame la Régente puisque l’on s’est permis d’imiter non seulement son écriture mais aussi sa signature...
Devenue soudain écarlate, Marie balaya le message du revers de la main.
— Sottise ! Je n’ai pas écrit cela !
— Nous n’en avons jamais douté, Madame, affirma Vitry, imperturbable.