— Non, mais j’en ai besoin. Et je vous conseille fortement d’en prendre vous aussi !
Lorenza devint blême et se jeta à genoux près de lui.
— Père ! Par pitié ! Si vous êtes porteur d’une... très mauvaise nouvelle, dites-la vite mais ne nous torturez pas !
Il lui caressa la joue d’un doigt.
— Pardonnez-moi mais je remâche tant d’idées sombres depuis que j’ai quitté Paris ! Non, n’ayez pas peur ! Il ne s’agit pas de Thomas ! Pas encore tout au moins et j’espère que cela ne viendra jamais ! Relevez-vous !
Mais elle en était incapable et, au lieu d’obéir, s’assit sur ses talons tandis qu’il se passait les deux mains sur le visage. Jamais on ne lui avait vu ces yeux si las !
— Je ne bougerai pas que vous n’ayez parlé ! Se cabra-t-elle.
— Cela tient en peu de mots : on a retrouvé gisant au milieu des herbes au bord de l’Escaut, près de Condé, le... le corps de Bois-Tracy... seul !
Aussitôt Lorenza bondit sur ses pieds et posa au même moment la même question que Clarisse :
— Et Thomas ?
— Aucune trace ! J’ajoute que le malheureux ne s’est pas noyé. Avant de l’expédier dans le fleuve on l’a poignardé... dans le dos !
— Où ? Où cela s’est-il passé ?
— Où ? On n’en sait rien au juste mais c’est à Condé, à proximité de la forteresse familiale des princes du même nom... qu’on l’a ramassé !
— Cela voudrait dire que l’auteur de l’enlèvement appartient à ce triste sire qu’on a obligé Charlotte à épouser, résuma Clarisse. Cela n’a pas de sens. Et d’abord, comment a-t-on appris la nouvelle ?
— Le château familial de Bois-Tracy se situe quelque part entre Valenciennes et Avesnes. Un des hommes de la garnison de Condé l’a reconnu. Alors, son capitaine a envoyé un messager au colonel de Sainte-Foy pensant qu’il serait plus séant que ce fût lui qui prévienne la famille... Je ne pense pas d’ailleurs qu'elle soit nombreuse. Un frère marié ? Je n’en suis pas certain...
— Tant mieux pour la lignée mais cela ne nous révèle pas où est Thomas ! Il est peut-être...
L’angoisse du baron se traduisit par une explosion de colère.
— Ne répétez pas tout le temps la même chose ! Vous croyez que je ne m’en soucie pas ? Je ne suis rentré que pour vous mettre au fait et m’équiper pour la route car, bien entendu, je vais là-bas !
— Moi aussi ! s’écria Lorenza. Je vous accompagne !
— Il n’en est pas question ! Ceci est une affaire d’hommes dans laquelle il n’est pas de place pour une femme!
— Mais je suis sa femme ! Et j’ai le droit de savoir !
— Vous saurez... quand je rentrerai ! hurla-t-il. Si encore vous étiez une de ces créatures ternes et tellement quelconques qu’il ne viendrait jamais à l’idée de personne de leur prêter la moindre attention, mais regardez-vous dans la glace, sacrebleu ! Vous êtes un vrai danger public et je n’ai pas envie de traîner dans mon sillage une foule de mâles concupiscents qui pourraient montrer des velléités de vous mettre dans leur lit. Au besoin en supprimant votre époux... au cas où ce ne serait pas déjà lait !
— Je ne vous savais pas cruel, père ! murmura-t-elle, blessée.
— Tant pis si vous le prenez ainsi ! Mais c’est une preuve d’affection... Comprenez donc que, durant ces recherches, je vais avoir mon compte de soucis sans en ajouter à votre sujet ! Ici, vous êtes en sécurité. Il ne peut rien vous arriver...
— Et si nous étions assiégées, ironisa Clarisse, au cas où Condé serait l'auteur de ce traquenard ? Il a suffisamment d’hommes pour se le permettre.
— Ce n’est pas à vous que j’apprendrai comment on peut sortir de ce château sans éveiller l’attention d’une armée ! Vous n’aurez qu’à vous réfugier à Chantilly ! Et puis cessez de dire des bêtises !
— Habillée en garçon je n’attirerais l’attention de personne ! reprit Lorenza, têtue.
— C’est vous qui le dites et cela reste à prouver Non, Lorie ! Je ne veux pas de vous ! Restez ici avec Clarisse... qu’au moins il me reste une fille si, par malheur, j’en venais à perdre mon fils...
Sans ajouter un mot, il sortit rapidement, les yeux embués de larmes.
Le matin suivant, alors que le jour se levait à peine, il quittait le château, accompagné du seul Félicien, son valet de chambre, bien armé autant que son maître. Seule concession à la tranquillité de celles qu’il laissait derrière lui, Hubert avait accepté de revêtir sous son pourpoint la cotte de mailles qu’il n’avait guère abandonnée durant les guerres pour la reconquête du royaume. Avant son départ il avait eu un entretien avec le capitaine Sainclair qui, entouré d’une trentaine de gardes auxquels s’adjoindraient, si besoin était, les paysans du village proche, assurerait la défense du château. A sa sœur il remit les clefs de ses coffres. Lorenza les avait formellement refusées.
— Ce serait me reconnaître maîtresse ici, ce que je ne veux pas, lui dit-elle comme il s’en étonnait. Ce serait différent si je vous avais donné un héritier mais comme il n’en est rien, je ne suis dans cette maison que l’épouse de Thomas ! En outre, ma tante Clarisse s’y entend plus que moi. Il me suffira amplement de veiller sur l’orangerie où je me sens à l’aise pour accomplir cette tâche grâce à vous ! Le rassura-t-elle avec un demi-sourire.
— Là, je vous fais entière confiance ! fit-il en l’embrassant. Je sais qu’avec vous, mes chères fleurs seront dorlotées.
En dépit de la bonne humeur qu’il affichait et même s’il s’attachait à faire chaque chose posément, il eût fallu ne pas le connaître pour ne pas sentir l’angoisse qui l’habitait dans sa hâte de se mettre en chasse. Aussi les cœurs des deux femmes étaient-ils également serrés quand, debout sur le perron et le bras de l’une sur les épaules de l’autre, elles le regardèrent se mettre en selle avec l’aisance d’un cavalier confirmé et se diriger au petit trot vers la sortie de la cour, Félicien suivant à la queue de son cheval.
— Et maintenant, murmura Lorenza, qu’allons-nous faire ?
— Attendre, ma chère petite ! Depuis la nuit des temps, c’est le lot des femmes de soldats et singulièrement des châtelaines. Attendre... et prier ! Voulez-vous que nous allions à la chapelle ?
Elle accepta bien qu’elle n’en eût guère envie. Cette attente qui commençait l’irritait déjà. En pensée, elle galopait avec Hubert sur ces routes inconnues, talonnée par la peur de ce qui l’attendait là-haut, dans le Nord, dans ce pays où le charmant Bois-Tracy avait rencontré la mort. Y avait-il une chance que Thomas n'eût pas subi le même sort ?
Cependant, le moment passé au pied de l’autel la réconforta. Grâce à Dieu, le père Fremyet était rentré depuis bientôt trois semaines et Lorenza avait pu apprécier son inusable gaieté et la bonté dont son cœur débordait. Son traitement à Bourbon-l’Archambault lui avait été bénéfique et il avait repris ses activités aussi bien au château que dans la région pour la plus grande satisfaction de tous.
Avant le lever du jour, il avait célébré la messe à l'intention du baron Hubert et de Félicien après les avoir confessés. Un exercice auquel Courcy était le plus souvent réticent, n’ayant jamais compris par exemple pourquoi l’Eglise mettait au rang des péchés mortels la gourmandise, source de plaisirs si délicats. Le digne prêtre n’était pas loin de partager cette opinion et on effleurait à peine le sujet quand, chaque année, à Pâques - difficile d’y couper si l’on voulait communier au moins ce jour-là ! -, la population du château et celle du village se confessaient. Les fautes du baron ne variant guère, on expédiait la chose assez rondement mais, cette fois, le père allait poser la question cruciale quand il entendit :