— Autant vous prévenir tout de suite : si, par malheur, mon fils a lui aussi été assassiné, je traquerai le meurtrier et le tuerai sans l’ombre d’une hésitation !
— D’abord, nous n’en sommes pas là. Ensuite, vous pourriez vous en remettre à la justice du Roi ?
— Le Roi est trop jeune pour cet exercice et ceux qui en ont la charge de nos jours ne m’inspirent plus confiance. En outre, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même !
— Sans doute, mais en cette occurrence... donnez-vous le temps de la réflexion. Vous ignorez ce que le sort vous réserve. Et, en admettant que vous le trouviez, rien ne dit que le Ciel ne retiendra pas votre bras.
— N’y comptez pas ! Si je débusque l’assassin, je le tue quel qu’il soit... après lui avoir posé quelques questions.
— Vous emploieriez... la torture ?
— Pour connaître le donneur d’ordre ? Sans hésiter ! Alors cette absolution ? Vous me la donnez ? Je suis pressé !
— Vous me mettez dans une situation impossible ! Rien ne s’y oppose pour vos péchés passés à condition que vous les regrettiez mais si vous partez avec la ferme intention de commettre un homicide...
— Non. De venger mon fils si...
— La vengeance appartient au Seigneur !
— Sans doute mais Dieu a tellement à faire à ce sujet de par le monde, qu’il faut bien l’aider un peu, non ? Cela dit : décidez-vous !
— Bon ! Etant donné que, dans cette aventure, vous allez risquer votre vie, je vous absous pour les fautes avouées ! Quant à la suite... nous aviserons !
Il fallut en passer par là ! Lorsque, une demi-heure après, Hubert de Courcy eut quitté son château, le digne prêtre accueillait de façon toute paternelle les « dames » de la maison. Elles entrèrent dans la chapelle appuyées l’une à l’autre, une telle angoisse peinte sur leur visage qu’il sentit son cœur fondre.
— Ne vous laissez pas envahir par la crainte, les conforta-t-il en les accompagnant à leurs places avant de dire pour elles une seconde messe. Il faut garder confiance en Dieu qui sait tout, qui voit tout et qui comprend tout ! Il ne peut qu’être sensible à la peine qui vous étreint !
Lorenza ne répondit pas, se contentant d’enfouir son visage dans ses mains, mais Clarisse soupira :
— Il est si grand... et nous sommes si petites ! En outre, il lui faut considérer des multitudes répandues sur la Terre et le nombre immense des prières qui montent vers lui au même instant !... Il ne peut pas s’occuper de tout de monde !
— Je refuse de croire que vous désespérez déjà. Vous, Madame la comtesse ? Mais où est votre foi ?
— Oh, elle est toujours là ! Mais on ne peut en venir qu’à faire la part des choses !
— Et vous, Madame la baronne, vous partagez cette opinion ?
— Absolument, mon père ! A ceci près que je redoute d’avoir apporté le malheur dans cette maison qui était plus heureuse sans moi !
— Mais il ne faut jamais dire pareille ineptie !
— Pourquoi, quand on la pense ? Depuis mon mariage, j’ai seulement vécu quinze jours avec mon époux que j’adore. Encore les avais-je volés puisque, la veille de notre union, j’avais reçu des menaces de mort le concernant ! Et voyez où nous en sommes maintenant ! J’ai peut-être perdu Thomas et je n’ai même pas d’enfant de lui ! Si je ne devais plus le revoir, je ne résisterais sans doute pas...
Cette fois, il se mit carrément en colère :
— Voulez-vous bien vous taire ! Et dans mon église par-dessus le marché !..., s’écria-t-il, sa bonne figure devenue toute rouge sous sa courte auréole de cheveux blancs.
— Et si c’est le fond de ma pensée ?
— Non. Ce faisant, vous nous mentez à tous les deux, vous et moi... sans compter le Seigneur !
— Je mens ?
— Involontairement peut-être. Vous avez dit : « Si je ne devais plus revoir Thomas. » Cela signifie qu’au fond de vous-même vous êtes certaine de le retrouver un jour... et pas au Paradis ! Et c’est très bien ainsi ! Vous avez été élevée dans un couvent, paraît-il ?
— Aux Murate à Florence !
— On a dû vous y apprendre à accepter les volontés de Dieu mais aussi à mettre votre confiance en lui ? Alors souvenez-vous-en et priez, sacrebleu !...
Epouvanté de ce qu’il venait de se laisser aller à proférer, il plaqua une main sur sa bouche et courut se jeter au pied de l’autel où il se prosterna. Lorenza vint s’agenouiller auprès de lui, presque amusée.
— C’est moi qui dois demander pardon, mon père. Je vous ai fait sortir de vos gonds et j’en ai honte à présent. C’est vous qui avez raison !
Et ce fut d’une âme plus sereine qu’elle suivit la messe au côté de Mme de Royancourt... Quand ce fut fini, elle laissa Clarisse regagner le logis seigneurial, prétextant qu'elle désirait se rendre aux cuisines.
— Quelle idée ! s'étonna celle-ci. On va vous servir votre petit déjeuner dans cinq minutes !
— Je n'ai pas faim. Mais je voudrais m’entretenir avec Bibiena. Depuis que nous sommes rentrées, je ne l’ai pratiquement pas vue ! C’est tout de même étrange ! C’est comme si j’avais cessé d’exister.
— Oui, je l’avais remarqué mais j’hésitais à vous en parler. J’ai l’impression que, par le truchement du petit Nicolas qu’on lui a confié, votre Bibiena vient de découvrir les joies de la maternité !
— Vraiment ?
— Cela ne fait aucun doute. Allons constater le phénomène ensemble ! Je vous accompagne !
En effet, quand elles pénétrèrent au sous-sol dans la vaste cuisine aux lourdes ogives où, autour de deux cheminées gigantesques, s’affairait un monde de servantes et de marmitons aux ordres du chef Valentin, juché sur un siège surélevé et armé d’une longue baguette avec laquelle il désignait ce qui convenait pour tel ou tel mets, Bibiena, assise près d’une des deux tables en chêne massif, tenait sur ses genoux un petit garçon à qui elle faisait manger une bouillie composée de lait, de pain et de miel, ouvrant la bouche en même temps que lui. Et, en vérité, le tableau était charmant. La frimousse ronde de l’enfant que Lorenza n’avait pas vu depuis son sauvetage avait perdu son aspect souffreteux et montrait à présent des joues roses dans lesquelles ses yeux bruns - les mêmes que ceux de sa mère ! -brillaient de contentement sous une forêt de courtes boucles châtaines. Sous l’ample serviette nouée autour de son cou, il était vêtu d’une sorte de sarrau en laine bleue bien épaisse, terminé par un petit col blanc, et, entre chaque cuillérée, il souriait à Bibiena qui le couvait d’un regard attendri.
— Je ne crois pas qu’il faille lui chercher une famille d’adoption, constata Clarisse. Si on le lui enlevait maintenant, la pauvre femme en aurait une peine immense !
— Dire qu’elle était furieuse quand on lui a demandé de s’occuper de lui. Ne la dérangeons pas ! Je la verrai plus tard ! Il faut avouer qu’il est tout à fait mignon, ce gamin, et je ne vous remercierai jamais assez de les avoir accueillis si généreusement, ma Bibiena et lui.
— Voilà des paroles hors de propos ! Quand donc vous mettrez-vous dans la tête que vous êtes ici chez vous ?
Tandis qu’elles se retiraient, Lorenza se pencha pour poser un baiser sur la joue poudrée de la comtesse. Le spectacle qu’elles venaient de contempler lui laissait une bizarre émotion et surtout un regret : celui de ne pas leur avoir encore donné d’enfant. Il lui arrivait même de s’en inquiéter. Comment se faisait-il que la lune de miel passionnée vécue dans les bras de Thomas n’ait pas porté ses fruits ? S’étaient-ils aimés avec trop d’ardeur, trop d’insatiable passion, ou le temps n’était-il pas encore venu pour elle de procréer ? Elle savait qu’il arrivait à Dieu de bénir à retardement certaines unions mais elle avait peine à s’arracher à la crainte de n’être qu’une belle terre sans fertilité. Et à présent qu’elle avait tout à redouter du sort de son époux, cette inquiétude devenait angoisse. Le traitement sauvage que lui avait infligé Hector de Sarrance et qui, même s’il ne l’avait pas déflorée, l’avait menée aux portes de la mort, avait-il brisé en elle quelque chose ? Elle n’avait aucun moyen de le savoir. Si encore Valeriano Campo, l’habile médecin de Giovanetti qui l’avait sauvée alors, était revenu, elle n’aurait pas hésité à lui soumettre la question, mais elle ignorait si elle le reverrait un jour... et le douloureux point d’interrogation demeurerait sans réponse. A moins que...