L’arrivée de la duchesse Diane mit un terme à ses pensées moroses. Exaspérée par les criailleries continuelles du Connétable qui était certainement le plus mauvais malade que l’on puisse trouver et ne se satisfaisait jamais de rien, elle venait demander à ses amies de partager avec elle un moment de tranquillité agrémenté d’un dîner qui n’aurait pas de difficulté à être meilleur que ceux, spartiates et mesquins, qu’élaboraient les cuisines de Chantilly.
— Nous n’aurons bientôt plus que la peau sur les os ! Soupira-t-elle. Je ne lui souhaite pas le pire, naturellement, parce que je l’aime bien malgré tout, mais je prie tous les jours pour qu’il guérisse vite et s’en aille voir dans son gouvernement du Languedoc si l’herbe y pousse plus verte...
— Mais, observa Clarisse, je croyais que la charge était reportée depuis longtemps déjà sur le jeune duc Henri ?
— Il est encore trop jeune, voyons, et d’ailleurs n’a guère envie de s’exiler au bout de la France. La vie de Paris lui convient pleinement.
— Et Charlotte ? Que devient-elle ?
— La pauvre ! Elle se morfond dans l’hôtel que la Régente a donné à son époux et d’où elle n’a pas le droit de sortir ! Surtout pas pour aller à Chantilly ! Quant à moi, on me défend de la voir. Décidément, l’air est plus respirable chez vous !
— Pourquoi ne pas y séjourner quelques jours ? Lorie et moi aimerions vous rendre un peu de votre hospitalité à l’hôtel d’Angoulême...
— J’adorerais mais le vieux sacripant ferait un bruit de tous les diables ! Nous sommes contemporains et je lui rappelle sa jeunesse... J’ai la vertu de me laisser battre aux échecs avec infiniment de constance ! Mais, au fait, où est ce cher baron ?
— Comment ? Vous n’avez pas appris...
— Quoi donc ? On est coupés de tout dans nos forêts.
On l’éclaira et immédiatement son aimable visage se voilà de tristesse et elle alla prendre Lorenza dans ses bras.
— Mes pauvres amies ! Comme vous devez vous tourmenter ! Et moi qui viens vous encombrer de mes récriminations ! Oh, je m’en veux !
— Pas d’être venue tout de même ? Hubert n’est parti que de ce matin et déjà nous errons comme des âmes en peine sans trop savoir que faire de nous !
— Si c’est cela, je reste ! Je vais envoyer ma voiture chercher ma femme de chambre, quelques hardes et j’attends avec vous le retour du voyageur !
C’était incontestablement une bonne nouvelle. En dépit de son âge, la duchesse possédait le don précieux - et fort peu répandu ! - de savoir remonter le moral le plus défaillant. Clarisse n’en était pas dépourvue non plus mais s’agissant de son neveu qu'elle aimait comme s’il était son propre fils, elle éprouvait plus de peine à afficher un optimisme qu’elle devinait peu convaincant. Cependant, entre ces deux femmes au grand cœur, Lorenza retrouvait une sorte de confiance.
Elle en constata la qualité quand, une dizaine de jours après le départ d’Hubert, elle dut affronter la plus étonnante des visites.
Comme chaque fois qu’il faisait beau, elles se promenaient toutes les trois au bord de l’étang. Le temps venait subitement de changer après une semaine d’une pluie rageuse et froide apportée par un vent du nord. C’était l’une de ces magnifiques journées où le printemps semble prendre à charge de faire oublier ses accès de mauvaise humeur en faisant appel aux couleurs les plus séduisantes de sa palette. L’herbe repoussait et les arbres fruitiers s’étaient couverts, d’un seul coup, d’une mousse de fleurs neigeuses au milieu desquelles une colonie de mésanges chantait, encouragées par un soleil encore tiède.
Au retour d’une assez longue promenade, elles étaient parvenues aux abords du château quand Clarisse s’écria, une main en auvent au-dessus de ses yeux.
— Qu’est-ce qui nous arrive là ?
En effet, un carrosse, entouré d’une demi-douzaine de cavaliers, venait de sortir des bois pour longer l’étang.
— C’est encore trop loin pour pouvoir lire les armoiries...
—... mais comme cet équipage ne me dit rien qui vaille, hâtons-nous de rentrer, décida la duchesse. Que font-ils donc ?
Curieusement, le brillant équipage venait de s’arrêter et deux hommes en sortirent qui s’approchèrent de l’eau. Ils étaient trop loin pour que l’on pût distinguer leurs visages sous l’ombre des chapeaux emplumés, mais ils portaient de riches vêtements. Les dames purent voir l’un d’eux faire d’amples gestes en désignant le château puis l’ensemble des jardins et des dépendances.
— Qui sont ces olibrius ? grogna Mme de Royancourt. Ils se comportent comme si le domaine était à vendre et comme si l’un en vantait les charmes à l’autre !
— Je n’aime pas ça non plus, acquiesça Lorenza. Rentrons ! S’ils viennent jusqu’au château, refusons de les recevoir et s'ils se contentent d’admirer le paysage, envoyons des gardes les prier de quitter les lieux !
Ce que l’on fit... Mais à peine avaient-elles regagné leur pièce préférée, située dans une des tours, que Chauvin, le majordome, accourait, débarrassé pour une fois de son allure compassée.
— Il y a là le sergent La Hurlette qui vient demander...
— Quoi ? S’impatienta Clarisse. Je lui ai donné des ordres il n’y a pas cinq minutes !
— Certes, certes, Madame la comtesse, mais ils viennent de la part de la Reine et sont porteurs d’un message pour Madame la baronne...
— Un message de la Reine? Pour moi?... Eh bien, qu’ils vous le remettent ! Je leur rendrai réponse dans l’instant.
— C’est qu’ils entendent vous le remettre en main propre et... oh, mon Dieu ! Je crois qu’ils sont déjà là ! s’écria-t-il en pivotant sur ses talons pour repousser l’ennemi. En effet, des pieds bottés faisaient résonner les marbres de la galerie extérieure et une voix on ne peut plus reconnaissable clamait :
— Oun message dé la Reine, il n’attend pas !
Concini ? A Courcy et parlant sur ce ton ? Aussitôt Lorenza fut debout mais Clarisse l’avait précédée et obturait le seuil de la double porte. Sa voix retentit, glaciale :
— Ce n’est pas une raison pour forcer l’entrée d’une noble demeure dont le maître est absent. Mais je suppose que vous le savez, sinon vous n’auriez jamais osé ! Seulement, qu’il soit absent ou non, les consignes sont les mêmes ici ! Appelez la garde, Chauvin !
— Ne soyez pas si sévère, Madame de Royancourt, intervint Antoine de Sarrance qui, goguenard, apparaissait derrière le Florentin. Vous me réserviez meilleur accueil il n’y a pas si longtemps...
— Il y a un siècle, vous voulez dire ! En outre...
— Par grâce ! Ne vous fâchez pas ! Le marquis d’Ancre, que voici, n’est pas encore au fait de nos usages ! Que voulez-vous, il est toujours trop pressé ! J’implore votre pardon pour lui... et j'espère qu'à présent vous allez me rendre votre sourire et nous faire accueil !
— Il n'en est pas question ! Coupa Lorenza venue au côté de sa tante. Vous tout au moins ! Monsieur le marquis, ajouta-t-elle pour Concini, je vous recevrais volontiers si vous étiez seul car je n’ai aucun reproche à votre encontre mais M. de Sarrance est indésirable en ce lieu ! Et il le sait ! Alors, envoyez-le vous attendre dans votre carrosse et vous recevrez l’accueil qui convient à un ami de la Reine !