Выбрать главу

Elle resta là un long moment jusqu'à se sentir complètement apaisée. Alors seulement, elle se redressa, chercha dans un tiroir une paire de ciseaux, et reprit la lettre. Elle coupa le morceau sur lequel était reproduite l’arme puis plia le reste qu’elle glissa dans sa poche. Alors elle monta dans sa chambre prendre un manteau qu’elle jeta simplement sur ses épaules : elle n’allait pas loin.

A l’opposé de l’orangerie, derrière les grandes écuries, il y avait ce que l’on pourrait appeler les dépendances telles que la forge ou le four à pain. Lorenza se rendit chez l’armurier qu’elle trouva en train de ciseler une garde d’épée. Elle le connaissait peu, n’ayant jamais eu l’occasion de faire appel à son talent, mais assez pour savoir que c’était un véritable artiste, le baron Hubert, comme tous les Courcy, ne se satisfaisant que du meilleur en toutes choses. C’était un Savoyard plutôt taciturne sauf quand il avait forcé, ce qui était rare, sur certain petit vin de Loire qu’il affectionnait et que l’on faisait venir pour lui.

L’entrée en coup de vent de Lorenza le surprit tellement qu’il sursauta et lâcha son ouvrage pour se lever.

— Madame la baronne ? Ici ?

— Je vous donne le bon jour, maître Servoz, et vous demande excuses si je vous ai surpris mais il se trouve que j’ai besoin de vos compétences... Je voudrais que vous me confectionniez cette dague, expliqua-t-elle en posant le fragment de papier devant lui. Je peux vous indiquer la taille approximative.

Il rechaussa les lunettes qu’il avait laissées tomber en se levant.

— Si le dessin est fidèle et autant que je puisse en juger, c’est la manière de Milan, encore que le lys rouge évoque plutôt Florence d’où vous êtes originaire, Madame !

— C’est exact. Cette arme m’appartenait quand je suis arrivée en France mais on me l’a volée et je souhaiterais la faire reproduire !

— Cela ne me pose aucun problème à l’exception des pierres qui composent le dessin...

— Ce sont des rubis mais un émail rouge ferait aussi bien l’affaire. Je vous précise que je vous la payerai moi-même et que je vous demande le secret. J’ai l’intention de n’en parler qu’à mon beau-père, mais à lui seul !

— Je ne m’inquiétais pas à ce sujet, Madame la baronne... et j’espère que mon travail vous satisfera.

— J’en suis certaine, maître Servoz, et je vous remercie...

En quittant l’armurier, elle descendit au bord de l’eau pour contempler l’étendue lisse où se reflétait le bleu du ciel et la blancheur du château. La colère qui l’avait secouée en recevant le malfaisant billet s’était apaisée. Quand l’ennemi attaquerait - et ce n’était pas pour tout de suite puisqu’il avait la bonté de lui accorder un peu de temps pour pleurer -, elle ne l’affronterait pas sans défense : la dague ne la quitterait ni de jour ni de nuit ! Restait à savoir de quel côté l’offensive viendrait...

Or, peu avant le retour de la famille, le majordome vint lui apprendre que l’un des jeunes écuyers du baron demandait à lui parler et que ce qu’il avait à rapporter était plus qu’intéressant : au moment où l’émissaire inconnu avait remis son message avec une désinvolture bien proche du mépris, il revenait de promener, au long de l’étang, en main et non sellé, César, l’un des deux chevaux préférés d’Hubert. Sans hésiter, ce garçon avait sauté sur le dos de l’animal et, avec la seule bride, s’était lancé sur sa trace mais en prenant soin de laisser suffisamment d’espace pour ne pas être repéré. Renseigné sur ce qu’il pensait être la destination de l’homme, il avait tout de même attendu un moment avant de revenir au grand galop à Courcy.

Mais Lorenza n’eut pas le loisir de lui demander où sa poursuite s’était achevée, car dans le vestibule, le baron Hubert donnait de la voix :

— Quel est l’abruti qui a arrangé César de la sorte ! Il écume tellement qu’il pourrait faire concurrence à un morceau de savon dans un lavoir un jour de lessive ! Encore heureux que... Mais qu’y a-t-il ?

Lorenza s’était précipitée à sa rencontre et, l’ayant pris par la main, l’entraînait.

— Demandez plutôt à M. de Flagy d’où il vient. Il allait justement me l’apprendre.

— Flagy ? C’est pourtant un garçon sérieux d’habitude! Alors ?

— Je suis allé jusqu’au château de Verneuil et en suis revenu, Monsieur le baron. Je venais de promener César quand j’ai vu le cavalier jeter une lettre aux pieds des gardes... et je l’ai suivi ! Vous voudrez bien me pardonner !

— Sans harnachement ? Bravo ! Et si vous avez réalisé cet exploit pour le service de Madame la baronne, je ne peux qu’approuver ! Allez à présent ! (Puis se tournant vers Lorenza :) Une nouvelle lettre ? demanda Hubert quand le jeune homme se fut éloigné. De la même provenance ?

— Sans aucun doute ! dit Lorenza en la lui tendant. Ne cherchez pas la signature : elle se trouve chez maître Servoz que j'ai prié de recopier la dague en remplaçant les pierres par un émail.

Les paupières soudain rétrécies, il la regarda droit dans les yeux.

— Pourquoi avez-vous fait cela ?

— Allons, père ! Vous devez vous en douter ! Je ne vais pas attendre les bras croisés les entreprises de ce misérable. S’il réussissait à s’emparer de moi, il ne vivrait pas assez longtemps pour jouir de sa victoire. Je frapperai sur-le-champ sans attendre. Dès que j’aurai l’arme, elle ne me quittera pas un instant.

Il lui sourit, posa une main sur son épaule.

— J’ose espérer que nous n’en arriverons pas à cette extrémité car il faudrait que je sois mort ! C’est à moi qu’appartient la vengeance... mais il faut faire en sorte d’apprendre qui séjourne en ce moment chez notre marquise.

— Oh, il ne doit pas y avoir foule, surtout depuis que le duc de Guise a refusé de l’épouser !

— Détrompez-vous ! Elle a désormais ses grandes entrées chez la Régente dont elle est en passe de devenir l’une des amies préférées !

— Laquelle est devenue folle ? A moins que ce ne soient les deux ?

— Avec la bénédiction de ce cher duc d’Epernon I Rien n’unit davantage qu’un crime partagé.

Quelques pièces d’or judicieusement distribuées apprirent au baron Hubert ce qu’il voulait savoir, c’est-à-dire qui se trouvait alors à Verneuil. En fait, le château était plein à craquer et l’on n’avait que l’embarras du choix... On fêtait l’anniversaire de la maîtresse des lieux. Outre la famille - sauf Auvergne toujours embastillé ! -, il y avait là Epernon, l’inusable Joinville flanqué de ses amis Liancourt et du richissime Sébastien Zamet, Mlle du Tillet, Concino Concini - sans sa femme qui n’allait jamais nulle part ! - et quelques amis comme le marquis de Sarrance, l’ambassadeur d’Espagne et même Filippo Giovanetti accompagné de son médecin Valeriano Campo, arrivé depuis peu et dont Mme d’Entragues avait réclamé les soins dès qu’on l’avait su à Paris.

— Dommage que Ravaillac soit mort ! Ricana le baron. Il aurait sa place au milieu de ces gens qui ont manigancé l’assassinat du Roi. Cet anniversaire est plein d’enseignements!

— On peut se demander aussi ce qui a pris à la Verneuil de commémorer sa naissance ! Quand vient l’âge mûr on aurait plutôt tendance à mettre un voile pudique dessus, non ? Persifla Clarisse.