Ils parvinrent au pied d’un grand escalier blanc séparé en deux qui menait à l’entrée nichée sous une arche typique des villas à l’architecture baroque.
Ils gravirent les larges marches et poussèrent la porte d’entrée ouvragée qui s’ouvrit sans effort.
Le hall de marbre blanc qui les accueillit luisait de propreté et face à eux s’étalait la courbe d’un long escalier menant à l’étage. Une large tenture recouvrait un mur et plusieurs portes distribuaient d’autres pièces. Christopher avait envie de toutes les ouvrir en criant le nom de Simon.
Mais en tendant l’oreille, il crut distinguer un bruit lent et régulier, comme un souffle. Oui, c’était ça, le même son qui était en fond lorsqu’il parlait à Lazar : le va-et-vient d’un appareil d’assistance respiratoire. Et ce bruit provenait de l’étage.
Ils gagnèrent le palier et suivirent la rambarde du couloir menant jusqu’à une porte entrebâillée, Sarah jetant des œillades inquiètes à gauche et à droite.
Devant la porte entrouverte d’où provenait le souffle artificiel, Christopher éleva la voix.
— Il y a quelqu’un ?
Pas de réponse.
Sarah poussa du bout de la main la porte, qui s’ouvrit lentement sur une grande chambre tapissée d’une moquette grenat et d’un papier peint aux motifs en arabesques.
Une brise entrait par la fenêtre, et au souffle mécanique de l’appareil respiratoire se mêlait le bruissement d’un tilleul. Un homme au crâne parsemé de rares filets de cheveux grisâtres était allongé dans un lit, la tête basculée vers la fenêtre.
— Lazar ? s’inquiéta Christopher.
La silhouette étendue ne bougea pas. Cette fois, Christopher traversa la chambre à toute allure et se planta devant le lit du malade. Sarah ne céda pas à l’impatience et scrutait chaque recoin.
— Lazar ! hurla Christopher.
Le cœur de Sarah se serra. Ce cri laissait augurer du pire. À son tour, elle se dirigea vers le lit et comprit. Christopher secouait Lazar par les épaules.
— Où est Simon ?! Espèce de salopard ! Parle !
Mais le vieil homme n’ouvrit pas les yeux, son corps remuant sous les secousses de Christopher comme un mannequin sans vie.
Et pourtant, l’appareil respiratoire fonctionnait encore. Lazar était toujours vivant, mais probablement dans le coma, un sourire lénifié sur les lèvres. Mais ayant emporté avec lui leur dernière chance de retrouver Simon.
— Simon ! hurla Christopher à tue-tête sans savoir dans quelle direction diriger son appel. Simon ! C’est moi, Christopher !
Et il se mit à vider les tiroirs, à fouiller chaque recoin de la chambre à la recherche du moindre indice qui pourrait l’aider à retrouver le petit garçon.
Plus calme, Sarah étudia avec soin le corps inconscient de Lazar. Elle repéra des tatouages discrets sur deux des doigts de la main droite du vieil homme : l’un en forme de rose des vents et l’autre représentant un poignard. Très certainement la marque de l’organisation criminelle russe Vory v Zakone, songea-t-elle. Ce qui expliquait où cet ancien cobaye de la CIA échappé d’un asile avait trouvé les moyens de se payer une telle villa et de financer la traque de ses tortionnaires pendant tant d’années.
Sarah souleva le drap du malade, dévoilant un torse lui aussi tatoué, mais cette fois d’une Vierge à l’enfant arborant un sourire. D’ailleurs, à bien y regarder, Lazar affichait un sourire similaire. Et si cruel avait-il été, cet homme ne pouvait avoir l’air aussi apaisé sans avoir fait la paix avec sa conscience. Il avait certes accompli le but de son existence en vengeant ses années de supplice et son angoisse s’était probablement évanouie à la certitude de survivre après la mort. Mais ce dessin serein sur ses lèvres possédait quelque chose de plus généreux.
Sarah remarqua alors que le poing gauche de Lazar, qui était jusque-là caché sous le drap, était serré et qu’un morceau de papier en dépassait.
Elle délia les doigts un à un et libéra un bout de papier chiffonné. Elle le déplia.
— Christopher…
Mais Christopher était déjà dans la pièce d’à côté, traînant sa jambe handicapée, fouillant chaque placard, regardant sous chaque lit, frappant contre chaque mur en hurlant le nom de Simon.
Elle le rejoignit et lui mit le mot sous les yeux.
— C’est quoi ?! s’emporta-t-il.
— Un message que Lazar nous a laissé.
— « Derrière la tenture du hall d’entrée », lut Christopher à toute vitesse.
Et Sarah lui dévoila alors la clé qu’elle avait trouvée à l’intérieur du papier chiffonné.
Alors qu’au loin on entendait les grondements du tonnerre, ils rejoignirent l’escalier, descendirent les marches, et Christopher se précipita, autant que sa jambe blessée le lui permettait, vers la tenture recouvrant l’un des murs du hall d’entrée. Il souleva l’épais tissu comme s’il voulait l’arracher.
Dans le mur se découpait une porte dissimulée munie d’une minuscule serrure.
Sarah y glissa la clé et ouvrit la porte qui donnait sur un escalier de service que Christopher gravit sans attendre.
Ils atteignirent un couloir en bois poussiéreux qui distribuait deux portes, anciennement les chambres des domestiques. Les deux portes étaient fermées, mais la clé ouvrait l’une d’entre elles.
Le cœur frappant dans sa gorge, le sang bourdonnant à ses oreilles, Christopher entra.
La pièce sentait le renfermé. Les volets étaient clos et seule une lumière triste posée par terre diffusait une lueur blanchâtre. Un petit train en bois était couché sur le côté et, dans un coin de la pièce, une silhouette était prostrée.
Christopher reconnut la chevelure désordonnée de Simon. Le petit garçon serrait contre lui un vieil ours en peluche blanc qu’on avait dû lui jeter. Il respirait par saccades.
— Simon, bredouilla Christopher.
Le petit garçon serra plus fort sa peluche, en tremblant. Le voile qui noyait le regard de Christopher lui brûlait les yeux. Il s’approcha en boitant.
— Mon cœur… c’est moi. C’est fini, les méchants sont partis. Je suis là…
Simon releva lentement la tête, le regard luisant. Christopher s’agenouilla près de lui et se retint de le prendre dans ses bras, de peur de le brusquer.
Le petit garçon le fixa, comme s’il n’arrivait pas à faire la différence entre le rêve et la réalité, sa peluche sale plaquée contre sa poitrine.
— Tu as été tellement fort… tellement… bafouilla Christopher, ému à ne plus pouvoir parler.
Simon se redressa sur ses petites jambes, lâcha sa peluche, prit Christopher par le cou, enfouit le visage dans son épaule et l’étreignit avec la force de la vie retrouvée.
La gorge serrée, Sarah contempla ce moment d’amour infini.
Une déflagration explosa dans le ciel lorsque le tonnerre frappa juste au-dessus de leurs têtes. L’instant d’après, un torrent de pluie crépita sur la toiture de la bâtisse.
Christopher souleva Simon dans ses bras et retourna dans le hall d’entrée. Le petit garçon s’était endormi.
Sarah appela un taxi, mais on leur demanda d’attendre que la tempête cesse.
Ils patientèrent en silence, Christopher caressant les cheveux de Simon comme s’il voulait absolument être certain qu’il ne vivait pas un rêve éveillé.
Dehors, l’orage grondait sous des rideaux de pluie chahutés par des bourrasques de vent. La tempête soufflait si fort que la silhouette longiligne des cyprès se courbait en des angles approchant la rupture.