Près d’elles, l’officier Dorn reprenait lui aussi son souffle.
— Ça va ?
Sarah parvint tout juste à hocher le menton et se laissa glisser le long du tronc d’arbre. Au loin, on entendait les sirènes des pompiers qui se rapprochaient. Autour d’eux, des infirmiers et infirmières de l’hôpital s’efforçaient de contenir la quarantaine de patients affolés qu’ils avaient pu sauver de l’incendie. Tous pataugeaient dans un mélange de boue et de neige fondue.
— Ne restez pas par terre, recommanda Sarah en aidant la patiente épuisée à se redresser. Officier Dorn, prenez soin d’elle.
L’officier retira le drap humide qui entourait encore la jeune femme, puis il lui posa sa propre veste de police sur les épaules.
La patiente leva lentement la tête. Ses yeux abasourdis passèrent de l’officier Dorn à Sarah.
— Les secours ne vont pas tarder, mademoiselle. Ça va aller.
Puis Dorn se retourna vers son inspectrice.
— Vous êtes sûre que ça va ? Vous êtes blessée à l’œil.
— Nielsen et le directeur, où sont-ils ? répliqua Sarah en se redressant.
— Il est juste là, répondit l’officier.
Dans la précipitation de sa fuite et avec un seul œil ouvert, elle ne l’avait pas vu. Il venait à leur rencontre, le corps du directeur dans les bras. Sarah se redressa, retira sa parka pour l’envelopper autour du corps de Grund sous le regard médusé de Dorn et Nielsen. Puis elle tâta le pouls du directeur. Il était encore vivant.
— Les surveillants Elias Lunde et Leonard Sandvik ont-ils pu s’en sortir ? voulut-elle savoir.
— Oui, répondit l’agent Nielsen. Solberg surveillait toujours leurs cellules quand l’incendie s’est déclenché. Il les a fait évacuer et les a enfermés dans le premier véhicule de renfort qui est arrivé.
Il désigna une fourgonnette aux vitres grillagées devant laquelle l’officier montait la garde, quoique hypnotisé par le gigantesque incendie qui ne cessait de croître sous ses yeux.
Quatre véhicules de pompiers survinrent à cet instant en soulevant un nuage de neige, suivis de trois ambulances Mercedes à quatre roues motrices. Alors que les hommes du feu s’empressaient de dérouler leurs tuyaux, leur capitaine accourut vers Sarah et les deux officiers de police.
— Combien de personnes reste-t-il dans le bâtiment ?
— Plusieurs dizaines, répondit Dorn. Si ce n’est plus. C’est une tragédie.
L’inspectrice désigna Hans Grund dans les bras de Nielsen.
— La priorité est de sauver la vie de cet homme. L’ambulance doit le conduire immédiatement à l’hôpital. C’est notre suspect numéro 1. Il doit vivre pour expliquer son crime.
— Euh… bien, répondit le capitaine qui, après avoir consulté du regard les deux officiers de police, comprit que l’ordre de l’inspectrice n’était pas aussi incohérent qu’il aurait pu le croire.
Le capitaine fit signe à l’équipe d’ambulanciers d’approcher.
— Et occupez-vous aussi de cette femme, précisa Sarah en désignant la jeune patiente.
Le capitaine salua et repartit aussitôt au pas de charge vers ses hommes pour distribuer ses ordres.
Une femme secouriste se présenta et s’agenouilla devant la patiente que Sarah avait tirée de sa cellule. Avec douceur, elle la recouvrit d’une couverture et l’aida à se remettre debout pour l’emmener vers l’ambulance. Juste derrière, une équipe se chargea d’allonger le directeur Grund sur un brancard. Ils lui retirèrent la parka de Sarah qu’ils rendirent à leur propriétaire et la remplacèrent par une couverture de survie.
Sarah demanda à Nielsen et Dorn d’escorter l’ambulance jusqu’à l’hôpital.
— Une fois sur place, vous surveillez la chambre de Hans Grund. Un devant la porte, l’autre dans la chambre. Prévenez-moi de toute évolution de son état. Je dois pouvoir l’interroger le plus vite possible.
— Et, officier Nielsen, faites soigner votre blessure à la tête.
Les deux hommes obtempérèrent et rejoignirent d’une foulée rapide les ambulanciers qui terminaient d’installer le directeur dans leur véhicule.
Sarah s’accorda quelques secondes de répit, la culpabilité chevillée au corps. Comment n’avait-elle pas pu éviter une telle tragédie ?
Elle repassait dans sa tête le film des événements récents quand une secouriste aux cheveux grisonnants l’interpella pour ausculter son œil. L’ambulancière lui braqua une lampe de poche cylindrique sur la figure et observa méticuleusement la partie droite de son visage. Puis, sans prévenir, elle écarta la peau autour de l’œil. Sarah détourna la tête en grognant.
— Désolée, mais si je vous avais avertie, vous vous seriez contractée, s’excusa la secouriste. Bref, vous n’avez plus de cils ni de sourcils sur l’œil droit et la peau de la paupière est un peu brûlée. Mais vous avez eu de la chance, l’iris et la pupille n’ont pas été touchés. Il faudra surveiller, mais, en attendant, ça ne sera qu’une question d’esthétique pendant quelques mois…
Sarah approuva mécaniquement, réalisant qu’elle se fichait bien de son apparence. Elle remercia la secouriste qui lui enjoignit de se rendre rapidement à l’hôpital pour un examen plus approfondi. Sarah acquiesça distraitement alors que cinq véhicules de police débarquaient toutes sirènes hurlantes.
Sarah leur fit signe et le capitaine se présenta devant elle en accourant. Un homme d’une quarantaine d’années, plutôt mince, le visage encore fripé d’une nuit qu’il avait dû écourter lorsqu’on avait demandé des renforts.
— Officier Karlk, se présenta-t-il.
Sarah lui brossa une synthèse rapide des événements avant d’ajouter :
— Les deux surveillants dans la fourgonnette doivent être transférés au commissariat sur-le-champ. Je vais aller les interroger, mais avant je dois passer à l’hôpital pour… Bref, vous avez compris, conclut-elle. En attendant, vous bouclez la zone et, dès que l’incendie est éteint, vous faites intervenir l’équipe scientifique. Je doute qu’il reste quoi que ce soit, mais sait-on jamais. Et commencez à débriefer le commissariat central d’ici mon arrivée.
Le gradé confirma qu’il prenait la situation en main. Sarah s’éloigna pendant qu’une nouvelle série de véhicules de pompiers et de secours débarquaient en soulevant des volutes de neige, le tourbillon des gyrophares bleus se mêlant au déchaînement des flammes qui dévoraient l’hôpital.
Alors que le camion radio mobile d’une équipe de télévision se garait, Sarah sentit son portable vibrer dans sa poche. Elle consulta l’écran : Stefen Karlstrom. Son supérieur hiérarchique.
Elle rejoignit sa voiture, claqua la portière d’un geste las et laissa l’appel passer en messagerie. Vidée, elle s’abandonna contre le dossier de son siège, un frisson glacé lui courant le long du dos, le cœur si lourd.
Ce soir, elle n’aurait aucun corps chaud auprès duquel se blottir pour apaiser les tourments de ce qu’elle venait de traverser. Aucune voix pour lui parler d’avenir et rêver à de nouveaux projets. Ce soir, elle serait seule avec pour unique échappatoire une affaire qui s’annonçait comme la plus violente et la plus bizarre de sa carrière.
Réalisant qu’elle s’apitoyait sur son sort alors que des dizaines de gens étaient morts ou en train de mourir sous ses yeux, Sarah se maudit de tant d’égoïsme.
On frappa à sa vitre. Une femme munie d’un micro lui souriait. Elle était suivie d’un cadreur équipé d’une caméra surmontée d’un spot.
— Inspectrice Geringën. S’agit-il d’un incendie criminel ? Que s’est-il passé ? Pourquoi n’avez-vous pas pu l’empêcher ? Vous étiez sur place ?