Sarah savait qu’elle aurait dû rester ici, coordonner les premières interventions et faire reculer les journalistes. Mais elle ne s’en sentait plus la force. Elle démarra et s’éloigna le plus loin possible de l’hôpital en feu.
Au premier feu rouge, elle envoya un message à son commandant lui disant qu’elle passait le voir après s’être rendue à l’hôpital pour recevoir quelques soins.
Puis elle se pencha sur le siège passager, ouvrit la boîte à gants sécurisée, et y saisit le tube d’anxiolytiques.
– 6 –
Alors qu’elle attendait que l’ophtalmo de l’hôpital national d’Oslo la reçoive pour examiner sa blessure à l’œil, Sarah aperçut son reflet dans un miroir. La moitié droite de son visage n’avait plus ni cils ni sourcils et la peau de sa paupière était rougie. L’espace d’un instant, elle se surprit à se demander ce qu’Erik allait penser quand il la verrait rentrer à la maison ce soir.
— Inspectrice Geringën, je vous en prie, entrez, lança le vieux médecin aux sourcils broussailleux qui venait d’ouvrir la porte de son cabinet.
Sarah prit place sur le siège des patients et se laissa ausculter puis soigner.
— Comment vous sentez-vous ? s’inquiéta le médecin en terminant d’appliquer une crème sur le contour de l’œil de Sarah.
Elle avait envie de lui répondre qu’elle avait de la pitié pour cette femme qui avait encore le réflexe de se soucier de l’avis d’un homme qui l’avait trompée et quittée cette nuit même.
— Je ne me suis jamais sentie aussi belle…
— Et vous avez bien raison, déclara le médecin d’un sourire complice. Votre mari a beaucoup de chance.
Sarah réalisa qu’elle n’avait pas retiré son alliance et se contenta d’un hochement de tête.
— Je suis désolé, mais vous ne pourrez pas vous maquiller pendant au moins un mois, le temps que les cils et les sourcils repoussent, précisa le médecin. Et surtout, n’oubliez pas d’appliquer cette crème une fois par jour.
Sarah remercia l’ophtalmo, prit l’ordonnance et sortit du cabinet. Maintenant qu’elle connaissait sa nouvelle et étrange apparence, il lui semblait que tous les gens qu’elle croisait dans les couloirs la dévisageaient. Elle évita de guetter son reflet dans le miroir de l’ascenseur et, quand un jeune couple monta, elle pencha la tête sur le côté.
Dans la rue, ce fut pire, elle surprit le froncement de sourcils d’un homme en costume qui, en passant près d’elle, parut déçu par cette silhouette qu’il avait trouvée si plaisante de loin. En d’autres circonstances, Sarah n’y aurait prêté aucune attention, mais, aujourd’hui, ce regard la blessa.
Arrivée à son 4 × 4, elle s’y enferma comme s’il s’agissait d’un refuge et abaissa le pare-soleil pour s’observer dans l’étroite glace rectangulaire. Un maquillage permanent ? Et pourquoi pas de faux ongles pendant qu’on y était. Sarah détacha ses cheveux qui retombèrent sur ses épaules, rabattit une longue mèche qui dissimula la partie droite de son visage, claqua le pare-soleil sur le plafond et démarra en direction du commissariat.
Aux alentours de 9 h 30, elle entrait dans l’imposant bâtiment du central d’Oslo. Avec l’incendie, tout le personnel était en effervescence et personne ne prêta attention à elle. Sauf Stefen Karlstrom qui la repéra dès son arrivée dans le bâtiment. Il était en discussion avec un officier qu’il congédia sur-le-champ pour s’approcher de Sarah.
Grand homme à la carrure dissuasive, il dominait tout le personnel de sa hauteur. Les cheveux gris coupés court, la démarche leste, le regard rapide, il donnait le sentiment d’être un homme de terrain plus que de bureau. Son visage, bien que vieillissant, avait conservé une sévérité naturelle qui contribuait à son autorité. Mais, lorsqu’il fut à hauteur de Sarah, son expression perdit de sa rigidité au profit d’une inquiétude sincère.
Il la dévisagea, repéra sa blessure à l’œil et, sans prononcer un mot, fit signe à Sarah de le suivre jusque dans son bureau.
— Commandant, le ministre de l’Intérieur cherche à vous joindre. Je vous le passe dans votre bureau ? demanda un jeune officier qui venait d’accourir.
— Non. Dites-lui que je suis déjà en ligne et que je le rappelle tout de suite.
— Bien, mon commandant, répondit le jeune homme, habitué aux ordres parfois troublants de son supérieur.
Stefen entra dans son bureau, suivi de Sarah. Quand il eut fermé la porte et fut certain que personne ne pouvait plus les voir derrière les stores clos, il se pencha vers Sarah, comme un père à la fois en colère et si heureux de voir sa fille de retour d’une escapade nocturne.
— Trois questions : est-ce que tu vas bien ? Deuxio : pourquoi tu ne m’as pas appelé plus tôt pour me dire que tu étais vivante ? Et tertio : qu’est-ce qui s’est passé ?
— Désolée, mais j’ai pas eu le temps de te tenir au courant. Et oui, ça va, j’ai eu de la chance et une bonne équipe qui m’a sortie de là. Quant à ce qu’il s’est passé, je crains que ça ne prenne du temps avant qu’on comprenne quelque chose.
— Et ton œil ?
— C’est rien, une brûlure. C’est moche, mais on s’en fout.
Stefen haussa les épaules.
— Je t’ai vue dans des états bien pires quand on était au FSK et tu sais que tu n’es jamais moche.
Sarah baissa un instant les yeux, gênée. Non pas qu’elle se sentît honteuse d’une relation à laquelle elle avait mis un terme il y a bien longtemps, mais, aujourd’hui plus qu’un autre jour, elle n’avait pas envie de se demander si elle avait fait les bons choix sentimentaux au cours de sa vie.
— OK, excuse-moi, c’est l’émotion de te savoir saine et sauve qui me fait dire des trucs dont on ne devait plus parler. J’aurais dû te dire que pour une fois, on a bien la preuve que t’es une tête brûlée, Sarah. Au moins, ça, ça aurait été drôle.
Sarah porta la main à son visage blessé en accordant un regard faussement amusé à Stefen.
— Donc, dis-moi, que s’est-il passé ? renchérit-il.
Sarah lui narra précisément la chronologie des événements. Quand elle eut terminé, Stefen s’était rejeté dans son fauteuil, l’air préoccupé.
— Je crois que t’as effectivement raison quand tu dis qu’on ne va pas voir clair dans ce foutoir tout de suite. C’est quoi ta stratégie ?
— Faire parler les deux surveillants Lunde et Sandvik. Analyser les clichés de la cellule de la victime et interroger le directeur s’il tient le coup…
— Bon, voici ce qu’on va faire, déclara le commandant en appuyant ses larges mains sur le bureau. J’ai mis une équipe sur la gestion de l’incendie, des victimes et tout le bazar. T’as pas à t’en occuper. Toi, tu enquêtes. Je sais que t’aimes pas travailler en équipe, mais, comme c’est quand même un gros dossier, je t’ai trouvé un assistant.
— Qui ? s’inquiéta Sarah.
— Norbert Gans.
Sarah approuva ce choix.
— Quand je te dis que je te connais… sourit Stefen avec une bienveillance plus paternelle que séductrice. Il est discret, efficace et ne compte pas ses heures. Bon et puis tu verras, il est déjà au courant d’une partie des événements grâce à Karlk qui a fait rapatrier les deux surveillants sur tes ordres, et je crois qu’il a pris quelques initiatives qui vont te faire gagner du temps.
Sarah se leva pour partir.
— Sarah ! l’interpella Stefen. T’es pas obligée de te charger de cette enquête. Si, disons, l’environnement psychomédical de l’affaire te dérange, je peux nommer quelqu’un d’autre.
— Non.
— OK… Alors, fais attention, reprit Karlstrom. Vraiment. OK ?