— Des signes qui ressemblaient aux graffitis sur le mur du patient ?
Grund sembla tourner de l’œil. Ses forces faiblissaient.
— Je… je sais pas…
— Vous n’avez jamais analysé les dessins qui recouvraient les murs de sa chambre ? Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi cet homme dessinait de façon compulsive ?
Grund répondit d’un mouvement de tête las.
Sarah guettait désormais la porte d’entrée de la chambre.
— Olink Vingeren est-il encore vivant ?
— Oui, je crois…
— Pourquoi m’avoir dit tout ça maintenant alors que la menace de vengeance doit toujours peser sur la tête de vos enfants ?
— Je ne sais pas… J’ai l’impression qu’ils ne risquent plus rien… J’avais besoin de me libérer…
La désinhibition de la morphine alliée au besoin de soulager sa culpabilité, songea Sarah. Un sacré cocktail de vérité.
Soudain, la doctoresse entra comme un courant d’air et se dirigea prestement vers le lit. Sans demander à Sarah si l’entretien était terminé, elle régla les transferts de liquide afin de rendormir le professeur. Sarah considéra Grund une dernière fois.
— Quand vous avez actionné le départ de feu… commença-t-elle.
— Oui, je savais que j’allais commettre un massacre. Je l’ai fait parce que la situation m’échappait… Je suis croyant, inspectrice… Vous l’avez vu… Et je sais que je vais aller en enfer… Mais j’ai pensé à ma fille et à mon fils… J’aurais fait n’importe quoi pour les protéger et je le referais si c’était nécessaire. Mes enfants… Inspectrice… Protégez-les…
Les yeux du professeur papillonnèrent puis se fermèrent.
— Merci. Vous avez fait le bon choix, déclara Sarah à l’intention de la doctoresse.
La femme médecin ne répondit pas, toute son attention concentrée sur l’écoute du cœur de son patient. Sarah quitta la chambre.
— Demandez une relève, officier Dorn, et allez vous reposer.
Sarah adressa le même conseil à l’officier Nielsen qui gardait la porte. Puis elle téléphona à Norbert Gans, son adjoint provisoire, pour lui demander de mettre en place une sécurité rapprochée autour de la famille Grund et de lui communiquer au plus vite l’adresse et le numéro de téléphone d’un certain Olink Vingeren.
– 9 –
L’aube de ce glacial jeudi 18 février se levait à peine et le SUV 4 × 4 dévorait l’autoroute. Sarah devait rouler à près de 150 km/h en direction d’Holmestrand, un modeste port de bord de mer où son adjoint avait localisé la résidence d’Olink Vingeren, l’ancien directeur de Gaustad.
Après avoir terminé sa nuit pendant quelques heures dans le même hôtel que la veille, Sarah avait avalé un smoothie, croqué une pomme et pris la route vers 5 heures du matin.
Olink était sans doute sa dernière piste pour remonter jusqu’à celui ou ceux qui avaient fait interner le patient 488 à Gaustad trente-six ans plus tôt. Les perquisitions chez le professeur Hans Grund et les trois surveillants n’avaient rien donné de concluant.
Plongée dans ses pensées, Sarah ne vit le panneau de sortie de l’autoroute qu’au dernier moment. Elle freina et braqua. La voiture partit dans un tête-à-queue. Sarah relâcha la pédale de frein, réaccéléra et contrôla la trajectoire dans un enchaînement de réflexes de conducteur aguerri. Le véhicule chassa de gauche à droite dans un vacarme de crissement de pneus et évita le tonneau de justesse. Ralentissant l’allure, Sarah se dirigea vers la bande d’arrêt d’urgence, coupa le moteur et resta sans bouger, blanche, le cœur frappant contre sa poitrine.
Tremblante, elle réprima une nausée puis passa une mèche de cheveux humides de sueur derrière son oreille. Rentrer chez elle, se reposer et mettre de l’ordre dans sa vie privée était la seule décision raisonnable à prendre. Et pourtant, cette tâche en apparence simple lui semblait encore plus insurmontable que l’obscure enquête à laquelle elle était confrontée.
Elle vida ses poumons dans un souffle interminable puis redémarra avant que le doute sur ses capacités ne s’installe de nouveau.
Elle repassait en boucle chaque élément de son enquête quand son portable vibra. C’était Stefen Karlstrom. Elle décrocha.
— Oui ?
— Tu es où ?
— Peut-être sur le point de tout comprendre.
— C’est-à-dire ?
— Je vais chez le psychiatre qui dirigeait Gaustad dans les années soixante.
— Qu’est-ce qu’il a à voir avec ce qu’il se passe aujourd’hui ?
— Il va peut-être nous aider à comprendre pourquoi le directeur a sabordé son hôpital. En gros, ce qu’il pouvait avoir envie de cacher.
— OK. J’attends ton appel.
Sarah raccrocha et, une heure plus tard, passa le portail d’une vieille propriété de campagne isolée. Les pneus craquèrent sur la neige immaculée alors qu’apparaissait la maison, juchée sur une butte, encerclée par une forêt paralysée de froid. En contrebas, elle aperçut un immense lac et une barque prise dans la glace. On n’entendait pas un bruit et la fausse lumière grisâtre d’hiver donnait au lieu un air absent. Comme si rien ne pouvait plus jamais arriver ici.
Quand elle frappa à la porte de la maison, l’air était encore plus froid qu’à Oslo et Sarah sentait qu’elle ne tiendrait pas longtemps sans bouger. La porte s’ouvrit finalement sur le visage d’un vieillard qui la détailla de la tête aux pieds.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
Sarah avait devant elle un homme fatigué, qui ne devait plus rien attendre de la vie.
— Je suis l’inspectrice Geringën. Le patient 488 est mort, et j’aimerais vous poser quelques questions.
À la mention du patient 488, le regard éteint d’Olink Vingeren s’anima. Il considéra Sarah un instant de plus, soupira et lui tourna le dos en laissant la porte ouverte.
Une odeur de renfermé agressa les narines de Sarah quand elle entra. La vie s’était arrêtée ici il y a bien des années et même la poussière semblait d’époque. Olink avançait voûté, d’un pas traînant. Ils traversèrent le salon sans dire un mot, passant devant des meubles rustiques chargés de bibelots et deux antiques fauteuils vert foncé dont l’appuie-tête était recouvert d’un napperon en dentelle. Dans le silence du lieu, seul le grincement du parquet sous leurs pas faisait écho au lancinant balancier d’une horloge.
Quand ses yeux se furent habitués au manque de luminosité, Sarah s’étonna de l’originalité des cadres qui ornaient les murs. Dans le premier, on voyait un dessin au trait noir de la coupe d’un visage humain vu de profil, l’œil grand ouvert et le cerveau représenté en détail. Devant l’œil, un outil de forme pointue était tenu par une main. Une flèche indiquait le sens dans lequel frapper. Une notice pour la lobotomie.
— Cette pratique était à l’époque considérée comme une découverte majeure pour aider les malades, mademoiselle Geringën. Imaginez ces gens prisonniers de leur cerveau, souffrant de maux indescriptibles que l’on réussissait soudain à soulager. C’était un miracle.
Sarah savait ce qu’elle aurait répondu en temps normal, mais elle ne voulait pas vexer le témoin de sa dernière chance.
— Chaque époque a ses certitudes et le présent est parfois prétentieux lorsqu’il juge le passé.
Olink Vingeren prit place dans un fauteuil en cuir en laissant échapper un soupir de soulagement.
— Je ne sais pas si vous dites cela pour m’amadouer, mais cela me plaît de l’entendre.
Puis il proposa à Sarah de s’asseoir avant de demander :
— Alors, il a vécu jusqu’à aujourd’hui ?
— Jusqu’à hier plus précisément.