— De quoi est-il mort ?
— De peur.
L’ancien directeur de Gaustad dirigea son regard vers le sol et hocha la tête, sans répondre. Comme si cette révélation ne le surprenait pas.
— Monsieur Vingeren, je sais le secret et la menace qui ont entouré le patient 488 au cours de toutes ces années… Mais aujourd’hui, il n’est plus de ce monde, votre contrat a été rempli. J’ai besoin que vous me disiez tout ce que vous savez sur cet homme.
— Vous avez de la chance, inspectrice. Tout le monde est parti autour de moi. Je n’ai plus personne à protéger. Plus personne à aimer. J’attends la mort, je suppose… Que voulez-vous savoir ? Et pourquoi ?
Sarah s’assit à son tour et lui fit le récit détaillé des derniers événements jusqu’aux révélations de Hans Grund. Quand elle eut terminé, Olink Vingeren avait le visage grave.
— Alors, ils sont toujours en veille, dit-il. Après toutes ces années, ils n’ont pas abandonné et ont même trouvé le moyen de voler le corps…
— De qui parlez-vous ?
— Oh, je vais vous raconter, mais je doute que cela vous aide à y voir plus clair.
Olink caressa le cuir patiné de son accoudoir, se replongeant dans de vieux souvenirs.
— Tout a commencé le jour où j’ai reçu un coup de téléphone du ministre de la Santé de l’époque… On était au début des années soixante-dix. Le ministre m’a dit que j’allais bientôt recevoir la visite de deux hommes qui viendraient me confier un patient et que je ne devrais poser aucune question. Que cela relevait de la sécurité nationale, qu’il n’en savait pas plus, mais que l’ordre provenait des plus hautes instances… des instances qui n’hésiteraient pas à utiliser ma femme et mes enfants comme moyen de pression en cas de non-respect des règles que m’édicteraient les deux agents.
Sarah décolla son dos du dossier et posa les avant-bras sur ses genoux, les mains jointes entre les jambes, attentive.
— On était encore en pleine guerre froide, ajouta Olink, et ce genre de menace avait encore plus de poids qu’aujourd’hui.
— OK, continuez, approuva Sarah, dont le contexte historique lui semblait effectivement propice au chantage et à la paranoïa.
— Les agents en question se sont présentés un soir avec un homme à moitié endormi et dont le front était marqué par une vilaine cicatrice. Celle que vous avez vue… le 488. Ils m’ont contraint à enfermer l’homme dans une cellule en évitant tout contact avec les autres patients. Ils ont ajouté qu’on allait me livrer un appareil spécial que je devrais utiliser tous les jours sur ce sujet après l’avoir traité au LS 34. Je devrais minutieusement consigner ses réactions sur un carnet. Si l’existence du patient risquait d’être dévoilée, il fallait détruire toutes les preuves de son passage… Quitte à incendier l’établissement en entier grâce au dispositif de mise à feu qui serait bientôt installé. Quelle histoire, quand j’y repense, songea Olink à voix haute. Quelle horrible histoire…
— Ces hommes vous ont-ils dit autre chose ? relança Sarah.
— Quand je leur ai demandé combien de temps je devrais garder cet homme, ils m’ont répondu qu’il resterait là jusqu’à sa mort. Puis ils sont partis et je n’ai plus jamais eu de leurs nouvelles. Et pour ne pas avoir d’ennuis, j’ai appliqué leurs consignes jusqu’à en confier la succession au professeur Hans Grund.
— Qui étaient ces agents, selon vous ? C’est bien le ministre de la Santé de l’époque qui vous a prévenu de leur arrivée dans votre hôpital ?
— Oui, oui, on était amis à l’époque.
— Et vous ne lui avez jamais demandé de vous en dire plus ?
Olink laissa échapper un discret rictus.
— Si… mais lui-même n’en savait pas plus que moi. Il appliquait une directive qui venait de plus haut.
— De la présidence ? s’étonna Sarah.
— Je ne sais pas. Vous savez, la Seconde Guerre mondiale n’était pas loin, des alliances avaient été conclues entre plusieurs pays et, comment dire, ils se donnaient des coups de main sur certains dossiers encombrants.
— Vous pensez à quel pays ?
Olink jugea Sarah comme un professeur étonné de voir son élève ignorer une réponse si élémentaire.
— Les États-Unis. Je ne vois qu’eux pour imposer leur volonté à la Norvège sans qu’on leur pose plus de questions.
— Mais pourquoi ne pas avoir gardé cet homme sous contrôle auprès d’eux, pourquoi l’avoir mis dans cet hôpital loin de tout ?
— Je ne sais pas. Ils avaient certainement leurs raisons. En revanche, je pense qu’ils ont conservé un lien avec lui.
— Vous voulez dire un informateur au sein de l’hôpital ?
— Je ne vois pas comment ils auraient pu faire autrement pour s’assurer que tout se déroulait comme ils l’avaient demandé.
— Vous avez une idée ?
Olink n’avait pas l’air inspiré par la question.
— Il y a bien trop de personnel dans cette structure et je n’ai jamais repéré de comportement particulièrement suspect. J’ai cherché pendant un moment, mais à l’époque, la menace avait du sens, ma femme et mes enfants étaient encore là. Je n’ai donc pas insisté.
Le vieil homme détourna le regard vers une photo posée à côté de lui.
— Et le LS 34 ? D’où venait-il ?
Olink ne répondit pas, perdu dans des souvenirs que lui seul connaissait. Sarah se racla la gorge pour le ramener à la réalité. Il reprit la discussion comme s’il ne s’était pas arrêté.
— Aucune idée.
— D’accord, mais qu’est-ce que vous pouvez me dire sur le LS 34 ? Quel genre d’état était-il censé générer ?
— C’est un psychotrope hallucinogène utilisé pour désinhiber. Autrement dit pour libérer les blocages provoqués par certaines maladies mentales. On s’en servait à l’époque lors de thérapies psychanalytiques sur des patients dits fermés pour les aider à parler et à dénouer leurs névroses. Quand cela fonctionnait…
— Ça me rappelle le LSD.
— C’est de la même famille. Un dérivé de l’ergoline, vous savez, l’ergot de seigle qui provoquait des hallucinations au Moyen Âge. C’est la même chose. Sauf que le LS 34 était censé être encore plus puissant que le LSD.
— Les gribouillages sur les murs de sa chambre sont-ils le fruit des états provoqués par cette molécule ?
— Les gribouillages ? reprit Olink, étonné.
— Eh bien… à première vue oui. Pourquoi semblez-vous surpris ?
— Avez-vous pris des photos des murs de sa chambre ?
— Oui…
— Montrez-les-moi.
Sarah tira de sa poche son téléphone et l’orienta vers le vieux directeur après avoir ouvert le dossier correspondant.
— Ça n’a pas changé… Il a continué à toujours dessiner les mêmes formes.
— Quelles formes ? s’étonna Sarah en zoomant sur les clichés.
— Ah… astucieux et performant comme système, apprécia Olink. Désormais, vous devriez les voir clairement.
Sarah fit l’effort de suivre certains traits.
— Regardez bien… insista Olink, et dites-vous que cet homme a dessiné quelque chose qui a du sens, ça aidera votre cerveau.
Sarah observa de nouveau son écran avec acuité. Elle exécuta rapidement quelques manipulations jusqu’à obtenir un zoom encore plus précis des photos. Et cette fois, son cœur s’emballa.
— Un arbre ? chuchota-t-elle.
Ses yeux sautaient d’un côté à l’autre de la photo, sa tête s’inclinant à gauche, puis à droite.
— Un poisson ? Et… là, on dirait une flamme.
Olink acquiesça en silence.
— Regardez les autres pans de mur, lui conseilla le vieillard.
Mais Sarah était déjà en train de le faire et laissa échapper un souffle de stupeur. L’intégralité des graffitis des murs de la chambre étaient en réalité composés des trois mêmes formes emmêlées et répétées à l’infini : un arbre, un poisson et une flamme.