Sarah plaqua le col de sa parka sur sa nuque qui commençait à se crisper de fatigue et de froid, puis sortit de sa voiture. Elle traversa le parking, bouscula la porte d’entrée du commissariat central plus qu’elle ne la poussa et se dirigea droit vers le bureau de Norbert Gans. Son adjoint leva la tête dès qu’elle entra et discerna vite l’empressement de sa supérieure.
— Chez Sandvik, dans ses papiers administratifs, avez-vous trouvé son contrat de travail ? Je cherche la date de son engagement à Gaustad.
— Eh bien… comme ça, je ne sais pas, mais on devrait trouver ça. Les cartons de la perquisition sont en bas.
Sarah fit signe à son adjoint qu’elle le suivait. Ils descendirent à l’étage inférieur et entrèrent dans une salle où trois policiers avaient classé toute une série de documents dont ils étudiaient méticuleusement le contenu.
— Les gars, on doit trouver la première date d’embauche de Sandvik à Gaustad, lança Norbert. Cherchez dans les contrats de travail et les relevés de points de retraite.
Sarah et Norbert aidèrent l’équipe à éplucher les centaines de documents qui s’entassaient dans les biens appartenant à Leonard Sandvik. À cinq, au bout d’une demi-heure, ils avaient leur réponse.
— C’est bien ce que je pensais… lâcha Sarah.
Son document en main, elle remonta à l’étage supérieur et fit irruption dans la cellule de garde à vue de Leonard Sandvik.
Le vieil infirmier s’était assoupi sur un lit de fortune suspendu au mur et s’éveilla dans un mouvement d’affolement quand on entra dans sa cellule.
— J’ai quelques nouvelles questions à vous poser dans le cadre de l’enquête sur le cas 488, annonça Sarah.
Leonard Sandvik passa la langue sur ses lèvres, désorienté, un sentiment de peur et d’incompréhension dans le regard. Il s’assit sur sa banquette et pétrit ses tempes du bout des doigts.
— Qu’est-ce qu’il se passe ? Pourquoi vous me regardez comme ça ?
— Votre dossier, que j’ai ici, stipule noir sur blanc que vous avez pris vos fonctions à l’hôpital de Gaustad le 22 novembre 1979. Comme vous me l’avez d’ailleurs dit vous-même lors de notre première entrevue. N’est-ce pas ?
— Oui, c’est ça…
— Or, monsieur Sandvik, lorsque je vous ai interrogé, vous m’avez dit ne pas avoir été témoin de l’arrivée du patient 488 et que vous n’aviez pris connaissance de son existence que plusieurs mois après sa probable arrivée. C’est bien ça ?
— Euh… Oui.
Sarah surprit son témoin jeter un coup d’œil furtif vers la porte.
— Or je viens d’apprendre, précisa-t-elle en verrouillant ostensiblement la serrure, que le patient 488 a été interné à Gaustad le 24 décembre 1979, soit un mois après votre arrivée ! Vous étiez donc là. Vous le connaissiez. Pourquoi avoir menti, monsieur Sandvik ?
— Je… Je n’ai pas menti. Je m’en souviens plus, c’est tout. Vous réalisez que vous me posez des questions sur quelque chose qui est arrivé il y a plus de trente-cinq ans ? Peut-être que j’ai vu un patient arriver cette nuit-là, mais je n’ai aucun souvenir qu’il s’agissait du patient 488. Je n’ai pas menti !
— Cette nuit-là, dites-vous… Comment saviez-vous que c’était la nuit ?
— Hein ? Je sais pas, j’ai dit ça comme ça, s’agaça l’infirmier en plissant les sourcils de mécontentement.
— Monsieur Sandvik, il est plus que temps de me dire la vérité. Est-ce vous qui avez accueilli la victime la nuit de son arrivée à Gaustad ? Est-ce vous qui faites chanter les directeurs de Gaustad depuis plus de trente ans ? Est-ce vous qui fournissez l’hôpital en LS 34 ?
— Je n’ai rien à voir avec toutes ces choses dont vous parlez !
— Écoutez-moi, j’ai cru comprendre que vous aviez une femme et une petite fille, n’est-ce pas ?
Sandvik inspira bruyamment.
— Plus vous coopérerez, mieux ça se passera pour vous devant le juge… Et plus vous aurez de chances de voir votre fille grandir.
Sandvik baissa la tête, effondré.
— Je ne vous connais pas, monsieur Sandvik, mais mon intuition me dit que vous n’êtes pas quelqu’un de méchant et que, compte tenu de votre âge et de celui de votre fille, vous feriez tout pour qu’elle garde un bon souvenir de son vieux papa…
L’infirmier détourna le regard, ému. Sarah le laissa réfléchir en silence. Il avait l’air d’avoir pris plus de dix ans en quelques heures. Quand il parla enfin, sa voix n’était plus celle d’un homme de soixante ans, actif et alerte. Mais celle d’un homme usé et accablé par les regrets.
— J’étais jeune, j’avais besoin d’argent et ce n’était pas grand-chose… murmura-t-il.
— Qu’avez-vous fait ?
Sarah parlait désormais doucement, d’une voix presque bienveillante.
— Je vous promets que ceux qui avouent bénéficient toujours d’une clémence de la justice. Et cela peut se jouer à plusieurs années…
Sandvik serra le poing et frappa de rage sur sa banquette.
— C’est pas juste…
— Qu’est-ce qui n’est pas juste ?
— C’est pas moi le salaud dans cette histoire !
— C’est le professeur Grund, votre directeur ?
— Non, lui non plus n’y était pas pour grand-chose. Il faisait ce qu’on lui avait dit de faire. Comme moi.
— Expliquez-moi.
Sandvik soupira longuement.
— C’était en 1979. Je sortais de l’école d’infirmiers et j’avais un emprunt à rembourser. J’avais réussi à entrer à l’hôpital psychiatrique de Gaustad, c’était inespéré de travailler dans un établissement aussi prestigieux. Mais mon salaire était loin d’être suffisant pour arriver à faire face à la vie.
Sandvik avala sa salive avec difficulté en secouant la tête, comme s’il maudissait ses choix au fur et à mesure que les souvenirs revenaient.
— Un jour, au mois de décembre 1979, un homme est venu me voir et m’a demandé si je voulais l’aider à surveiller un patient de l’hôpital en échange d’un salaire régulier qu’on m’enverrait en liquide. Cela peut paraître idiot aujourd’hui, mais j’ai accepté. D’autant que la tâche n’avait pas l’air risquée ou illégale. Je devais m’occuper personnellement d’un patient amnésique qui arriverait le soir de Noël 1979, m’assurer qu’il prenait bien son traitement de LS 34, lui faire passer un test sur une machine bizarre et faire des rapports mensuels sur son état, les dessins qu’il produisait et les sons qu’il émettait. Je ne devais poser aucune question, ne rien chercher à comprendre, ne rien dire à personne. Il avait ajouté que le directeur fermerait les yeux là-dessus.
Sarah évalua le surveillant du regard avant de reprendre :
— Qui était cet homme qui est venu vous faire cette proposition ?
— Je ne sais pas, je n’ai jamais vu son visage.
— Et comment communiquiez-vous ?
— Par courrier au départ, via une boîte postale, et depuis quelques années par téléphone. J’avais un numéro que je devais appeler une fois par mois pour faire un rapport.
— Le numéro de votre contact, Leonard. Donnez-le-moi.
L’infirmier eut l’air ennuyé.
— Eh bien, j’en ai un, mais il ne doit plus être bon. Il m’en indiquait un nouveau à chaque appel. Il ne m’a évidemment rien donné la dernière fois que je l’ai eu pour lui dire que le patient 488 était mort.
— Donnez-moi quand même l’ancien.
Leonard Sandvik se résigna à fouiller dans un revers de son pantalon et en tira un papier froissé qu’il tendit à l’inspectrice.
— Je vous en prie, n’appelez pas, il saura que cela vient de moi et (Leonard se mit à chuchoter) j’ai peur pour ma famille.
Sarah prit le papier et sortit. Elle gagna un bureau où un homme élancé aux yeux cernés faisait défiler sur son écran des colonnes de chiffres en s’arrêtant de temps à autre pour sélectionner une case.