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Christopher s’avança de quelques pas sur l’estrade et se plaça de profil pour accompagner son explication de gestes.

— Il se trouve qu’en plus de tourner autour du Soleil, la Terre voit son axe de rotation dériver lentement au cours des années. En gros, un degré tous les soixante-douze ans. Or les emplacements des douze signes astrologiques dans le ciel ont été définis par les Babyloniens, il y a environ deux mille ans. Depuis cette époque, les signes se sont donc décalés de plus de vingt-sept degrés, ce qui correspond pratiquement à l’étendue d’un signe. Voilà pourquoi un taureau actuel devrait plutôt lire l’horoscope du Bélier et le Cancer, celui du Gémeaux. C’est malheureusement mathématique et astronomique. Pourquoi n’en parle-t-on pas plus ? Pourquoi continue-t-on à déverser ce tissu d’âneries tous les matins à la radio et dans la presse ? Je vous laisse y réfléchir, c’est encore la meilleure façon de décourager ces âneries.

La salle applaudit chaleureusement, alors qu’une partie des étudiants était déjà en train de vérifier les propos du conférencier sur leur smartphone.

Christopher rassemblait ses notes quand une étudiante brune vêtue d’un pantalon treillis et d’un tee-shirt kaki s’approcha du bureau surélevé.

— J’ai beaucoup aimé votre conférence, dit la souriante jeune femme en rabattant une mèche violette derrière son oreille.

— Merci, répondit Christopher en rassemblant ses notes.

— En fait, reprit l’étudiante en tripotant un piercing au coin de sa bouche, je voulais savoir comment on passait de reporter de guerre comme vous l’avez été à conférencier sur l’histoire des sciences dans un amphithéâtre de bobos ? Perso, votre job d’avant m’intéresserait plus. Alors, je me demandais pourquoi vous aviez arrêté. Vous avez été blessé, c’est ça ?

Christopher fourrait les feuilles de son exposé à toute vitesse dans sa sacoche quand il remarqua qu’une autre présence féminine l’observait depuis un coin de l’amphithéâtre désormais vidé de son assemblée. Contrairement aux étudiantes et à leurs regards agités, elle était calme. Elle examinait Christopher avec beaucoup d’attention, les bras croisés, une mèche rousse cachant la moitié de son visage. Il lui donna une quarantaine d’années, peut-être moins.

— Oui, j’ai été blessé, mais je n’ai pas arrêté pour ça. J’ai arrêté parce que les médias pour lesquels il fallait travailler ne me laissaient plus le temps de bien faire mon travail. À savoir m’immerger, comprendre et vérifier. Ce n’est pas à une jeune femme comme vous que je vais décrire la multiplication des chaînes d’infos en continu. Et dites-vous bien que le temps que le journaliste passe à l’antenne à répéter la même chose pour vous faire croire que vous êtes informés, c’est autant de temps qu’il ne passe pas sur le terrain à recueillir l’information dont vous auriez vraiment besoin pour comprendre ce qu’il se passe.

L’étudiante opina du chef.

— OK, je vois. En tout cas, c’était plus cool. Je peux vous laisser mon numéro au cas où ça vous dirait qu’on tape la discute un jour ensemble. Je suis sûre que vous pourriez m’aider à trouver ma voie.

— C’est gentil, mais je ne serais pas de bon conseil.

Christopher compléta sa réponse d’un sourire navré alors que l’étudiante lui tendait déjà son numéro de téléphone.

— Écoutez, je suis désolé, mais…

Christopher fut coupé par la sonnerie d’alarme de son téléphone.

— Merde, souffla-t-il en se tapant sur le front.

Il regarda l’heure et jura une nouvelle fois. Il était déjà 17 h 57.

— Écoutez, mademoiselle, je suis désolé, mais je dois y aller. Je…

L’étudiante lui fit signe « peace » et s’en alla.

Prêt à partir, Christopher croisa de nouveau le regard de cette femme rousse qui le guettait de loin. Elle n’était pas là pendant la conférence, il en était certain. Son attitude si concentrée et scrutatrice l’aurait troublé. Était-ce une prof venue s’assurer que tout s’était bien déroulé ? Une étudiante plus âgée qui n’avait pas osé se mêler aux plus jeunes ? Quoi qu’il en soit et malgré son empressement, il eut le temps de réaliser que quelque chose l’interpellait chez cette femme. Quoi ? Il n’en savait trop rien. De loin, elle était plutôt jolie avec sa silhouette affûtée, ses cheveux noués par un élastique, dont plusieurs mèches dissimulaient une partie du visage où l’on devinait des taches de rousseur et une bouche joliment dessinée. Mais c’est autre chose qui intrigua Christopher. Peut-être parce qu’il lui sembla qu’elle ne se composait aucun visage de circonstance, qu’elle se contentait de l’observer. Oui, ce devait être ça. Lui qui passait son temps à deviner les pensées des gens en un regard, il était incapable de dire ce que cette femme immobile pensait.

De son côté, Sarah avait assisté à la fin de la conférence de Christopher, dans l’ombre des gradins. Elle avait été séduite par la démonstration pédagogique sur les failles de l’astrologie. L’espace de quelques secondes, elle devait avouer qu’elle s’était même laissé absorber par le discours et avait oublié pourquoi elle était là.

Mais elle avait trouvé le personnage trop séduisant, trop sûr de lui et de son ascendant sur des étudiants acquis à sa cause. Elle avait même été surprise qu’il décline le numéro de téléphone de cette étudiante entreprenante. Elle songea qu’il n’avait pas dû la trouver assez à son goût. Le frère d’Adam Clarence était un homme probablement suffisant et intéressé seulement par sa personne. Un homme dont l’éloquence séduisait et qui un jour vous trompait, trop attiré par l’envie de plaire à une autre.

Elle fut donc déconcertée lorsqu’il lui adressa un discret et presque maladroit signe de la main pour la saluer. Elle s’attendait à ce qu’il l’ignore ou, pire, qu’il lui tende sa carte en passant devant elle d’un pas pressé. Elle décolla son dos du mur et s’approcha de lui.

Agacé par l’alarme de son téléphone qui se déclencha à nouveau, Christopher emporta sa sacoche à la volée, mais les pans de cuir mal fermés se détachèrent et toutes les feuilles de sa conférence s’éparpillèrent par terre. Il pesta et ramassa cette fois ses notes sans ménagement en les bourrant dans son sac.

Il était à genoux quand une main lui tendit un petit paquet de feuilles bien rangées l’une sur l’autre. Il leva la tête vers l’inconnue avec dans les yeux cet air amusé dont l’ironie s’appliquait aussi à lui-même.

— Merci… C’est gentil… Et puis c’est… plus réussi que moi, dit-il en considérant la boule de papiers froissés qu’il serrait dans son poing.

— Je m’appelle Sarah Geringën. Je suis inspectrice. C’est la réceptionniste de votre journal qui m’a dit que vous seriez là aujourd’hui. J’aimerais vous parler de quelque chose.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? s’inquiéta Christopher.

Sarah le trouva bien paniqué. Avait-il quelque chose à se reprocher ?

— Rien d’urgent, soyez rassuré. Mais je viens de loin pour vous voir.

Elle lui présenta son badge de la police d’Oslo.

— Vous venez de Norvège ? C’est à propos de quoi ?

La pendule de la salle de conférences sonna six coups.

— C’est à propos de votre frère.

En l’espace d’une seconde, l’état d’esprit de Christopher bascula. L’adrénaline de la conférence, l’excitation des jeunes femmes, le trouble qu’avait provoqué en lui l’inspectrice. Tout disparut pour laisser place à une gravité qui le cloua sur place.

— Adam est mort, madame… Geringën.

— C’est justement de cela que je voudrais vous parler.