Christopher vit un voile noir recouvrir un instant ses yeux. Il dut secouer la tête pour se reprendre.
— De quoi vous voulez me parler exactement ? Et puis qu’est-ce que la Norvège vient faire là-dedans ?
— C’est un peu long à expliquer, monsieur Clarence.
Nerveux, Christopher consulta sa montre. Il mourait d’envie de demander des détails, mais il lui était impossible d’avoir du retard à son rendez-vous.
— Écoutez, je n’ai vraiment pas le temps, là, tout de suite. Je peux vous rappeler ce soir ?
Sarah le scruta. Probablement un rendez-vous galant qui ne pouvait pas attendre.
— Si vous ne le faites pas, je le ferai.
— Venez chez moi à 21 h 30, code B649, répliqua Christopher en lui tendant sa carte avec son adresse personnelle.
Et il partit en courant, inquiété par ce que cette inspectrice venue du froid allait bien pouvoir lui demander sur Adam.
Son frère avait perdu la vie dans un accident de voiture il y a un an avec sa femme. Un bête accident dû à la vitesse. Le rapport d’expert l’avait confirmé. Les freins étaient en bon état, la route n’était pas glissante, Adam roulait malheureusement trop vite et avait perdu le contrôle de son véhicule dans un virage. Que pouvait-il y avoir de plus à dire ?
Christopher arrêta sa voiture en mordant sur le trottoir, sortit en manquant déchirer la doublure de sa veste sur son rétroviseur et courut à toute allure vers les portes de la petite école primaire du 6e arrondissement de Paris.
Ses pas claquèrent sur le bitume quand il arriva, haletant, devant les grilles fermées de l’établissement scolaire. Le trottoir était désert, plus aucun enfant dans les environs. Plus aucun parent non plus. La panique le gagna. Se calmer et réfléchir, se dit-il en cherchant à respirer, une main crispée sur son front. Il fouilla dans sa poche à la recherche de son téléphone. Il avait le numéro de la directrice. Elle allait lui répondre qu’il était en retard, que ce n’était pas la première fois et que Simon était avec elle dans son bureau. Au bout de trois sonneries, il tomba sur le répondeur.
— Merde, merde, merde, vociféra-t-il en raccrochant. Simon ! cria-t-il en pleine rue devant le regard indifférent des passants. Simon !
Il se hissa sur la pointe des pieds pour regarder par-dessus le portail de l’entrée. La cour était terriblement vide. Il escalada le muret de l’école et sauta de l’autre côté. Il aperçut de la lumière dans une salle. Oui, c’est ça. Simon devait être dans une salle d’études. Il s’apprêtait à courir lorsqu’il entendit crier.
— Christopher, on est là !
Il fit volte-face. La voix venait de la rue. Il passa une tête par-dessus la palissade.
Il était là, de l’autre côté de la rue, avec sa camarade, la petite Alice, et Elizabeth, sa maman. C’est elle qui venait d’interpeller Christopher.
Christopher poussa un soupir de soulagement, repassa par-dessus la palissade et traversa la rue.
— Je suis désolée, dit la mère d’Alice, une belle femme d’une quarantaine d’années aux yeux noisette et au regard bienveillant. On était dans la voiture en train de réviser leur cours d’histoire et je vous ai vu seulement quand vous avez grimpé sur le portail. Vous avez dû avoir tellement peur, je suis désolée.
— C’est moi qui suis désolé, répondit Christopher.
Il s’accroupit devant Simon.
— Pardon, mon chéri. Je te promets que cette fois je suis parti à l’heure, mais la circulation est impossible dans cette ville.
Le petit garçon de huit ans garda la tête baissée, silencieux. Christopher fit une pause et reprit sa respiration.
— J’ai eu une de ces peurs…
— Tout va bien, dit la mère d’Alice, un sourire complice dans le regard. Simon et Alice adorent passer du temps ensemble.
Elle les regarda avec une vraie joie et Christopher trouva que cette douceur et cette gentillesse la rendaient encore plus séduisante.
— Merci mille fois, Elizabeth, d’être restée pour garder Simon le temps que j’arrive. C’est vraiment très gentil. Je sais que ce n’est pas la première fois et je ne sais pas comment vous remercier.
— Ne vous inquiétez pas. Le service est complètement gratuit, le rassura-t-elle.
Christopher sentait bien qu’il devait ajouter quelque chose
— Bon et bien… je n’espère pas à bientôt. Enfin, je veux dire si, mais dans d’autres circonstances, quand je ne serai pas en retard.
— J’ai bien compris, répondit Elizabeth, amusée.
— Bon, bah, bonne soirée alors. Au revoir, Alice, dit Christopher d’un petit geste de la main.
— Au revoir, répondit la petite fille en sautillant à côté de sa maman. À demain, Simon.
— À demain. Au revoir, madame Versali.
De retour dans la voiture, Simon accrocha sa ceinture et regarda par la fenêtre, le visage fermé.
Menu, les cheveux en bataille tombant parfois devant ses yeux, Simon donnait l’impression d’être un petit garçon rêveur et fragile. Et pourtant, son regard avait quelque chose de mature.
— Vraiment, je suis désolé, Simon. Je te promets que je fais de mon mieux, mais… mais ça ne se reproduira plus. La prochaine fois, t’auras honte devant tes amis tellement je serai en avance.
Simon ne répondit pas, posa son coude sur le rebord de la fenêtre et appuya son menton dans la paume de sa main.
— Bon sinon, t’as passé une bonne journée ?
— Ça va.
— T’as fait quoi aujourd’hui ? Tu remarqueras que je ne te dis pas t’as fait quoi de beau, donc même si c’est moche tu peux me le dire.
Christopher tourna la tête et perçut un bref tremblement des zygomatiques de Simon. Mais le petit garçon avait sa fierté et ne céda pas au sourire. Ils descendirent la rue de Rennes sans un mot jusqu’à ce que Simon décide de rompre le silence à un feu rouge.
— Contrôle de maths.
— Oui, je m’en souviens. Et alors, ça a donné quoi ?
— Je sais pas, soupira Simon en haussant les épaules. Je préfère le français et l’histoire. Alors, elles viennent quand, Alice et sa maman, à la maison ?
— On en reparle après tes résultats en maths ?
— Vert !
Christopher sursauta en entendant le concert de klaxons des automobilistes bloqués derrière lui.
Il démarra et s’engouffra dans un parking souterrain sous son bel immeuble du XVIIIe siècle du quartier de Saint-Germain-des-Prés.
Quand ils arrivèrent dans leur 75 m2 aux poutres apparentes, Simon fila dans sa chambre au bout du couloir.
Christopher le regarda courir, content de voir qu’il prenait ses marques. Même s’il aurait encore besoin de beaucoup de temps pour accorder sa pleine confiance à celui qui, il y a moins d’un an, n’était que son oncle.
Trente minutes plus tard, assis sur de hauts tabourets de cuisine, ils mâchaient en silence. Christopher avala sa bouchée de purée mal écrasée en se disant qu’il devait définitivement arrêter de faire la cuisine avec de vrais aliments.
— Pourquoi t’as pas d’amoureuse ? demanda Simon en faisant des cercles sur sa purée du bout de sa fourchette.
— Je ne sais pas, je n’en ai pas trouvé une qui me convenait, répondit Christopher avant de boire une gorgée d’eau pour ne pas s’étouffer.
— Oui, mais tu commences à être vieux, alors après les femmes ne vont plus te trouver beau.
— Je te remercie, Simon, ça m’aide à me sentir bien dans ma peau, ce que tu me dis.
Le petit garçon rigola en dévoilant une bouche pleine d’une mixture qu’il avait lui aussi du mal à avaler. Puis il se mit à tousser et projeta des particules de purée sur la table.