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Christopher sortit de la cuisine et se dirigeait vers l’escalier menant à l’étage quand la voix de son père l’interpella.

— Je crois comprendre que tu ne te joins pas à nous. Mais tu pourrais au moins dire la bénédiction, tonna Edward en replaçant un verre devant lui.

Christopher leva les yeux au ciel.

— Tu sais bien que c’est une habitude que ton père a rapportée de ses origines américaines, chuchota sa mère en le tirant discrètement par le bras. Et que là-bas, c’est chacun son tour. Fais un effort. T’es pas obligé de dire une parole religieuse…

— Alors, allons-y pour la bénédiction, souffla Christopher en s’asseyant.

Sa mère et son père joignirent les mains devant eux et fermèrent les yeux. Christopher croisa le regard de Simon, qui avait l’air curieux de voir comment son oncle allait se tirer de ce mauvais pas.

— Seigneur, merci pour ce bon repas cuisiné avec amour par sainte Marguerite et bientôt dévoré par des ventres ingrats… et gras pour certains. Amen… ton plat.

Simon pouffa de rire sous le regard complice de Christopher et s’arrêta aussitôt. La vaisselle venait de trembler sous le poing d’Edward.

Christopher n’en revenait pas que son père ose encore à son âge le traiter avec la même sévérité qui le terrorisait lorsqu’il était enfant.

— On n’insulte pas la religion sous mon toit, dit Edward en maîtrisant sa colère. Tu fais ce que tu veux chez toi, mais ici, on a toujours respecté Dieu et ça ne changera pas.

Marguerite posa une main sur le bras de son mari pour l’inviter à se calmer. Si Simon n’avait pas été là, Christopher aurait expliqué à son père qu’il n’était plus question qu’il lui parle sur ce ton. Mais le jeune garçon n’avait pas besoin de voir le peu de famille qui lui restait se déchirer. Prenant sur lui, Christopher s’excusa de sa maladresse, prétextant qu’il était fatigué, et monta à l’étage. Non sans avoir au préalable lancé la conversation sur les grands progrès de Simon en anglais, pour détendre l’atmosphère.

*

Sur le palier, l’odeur de soupe s’effaça au profit de celle de la cire qui recouvrait l’escalier en bois. Sur la droite, une pièce tout en longueur faisait office de grenier où s’entassaient les souvenirs de voyage de ses parents. À gauche, un couloir tapissé de papier peint vert menait aux chambres. Au fond, celle de ses parents, et de chaque côté du corridor, la sienne que son père avait réaménagée en bureau et, juste en face, celle d’Adam que sa mère avait tenu à conserver telle qu’elle était lorsqu’il avait quitté la maison à seulement trente ans.

Christopher n’y avait pas mis les pieds depuis des années. Il entra et ne sut dire ce qui le troubla le plus. L’impression que rien n’avait changé ou le soin maniaque avec lequel sa mère avait rangé la pièce. Comme si elle voulait que tout soit en ordre le jour où Adam reviendrait à la maison.

Le lit était fait, pas une trace de poussière sur la table de chevet, la vieille armoire rustique, ni sur le petit bureau rangé contre le mur du fond, sous la fenêtre. La moquette bleu roi conservait les traces de l’aspirateur et le papier peint bleu dégageait encore l’odeur du produit d’entretien avec lequel il avait été lessivé. Dans la bibliothèque, les collections de bandes dessinées d’Adam étaient classées dans l’ordre et ses ouvrages de médecine rangés par thématique.

Devant l’inspectrice, Christopher avait laissé entendre qu’il saurait où et quoi chercher, mais maintenant qu’il était dans la chambre d’Adam, il se sentait démuni et l’hypothèse du meurtre de son frère lui semblait irréelle. Sans conviction, il souleva quelques livres, regarda derrière les bandes dessinées qu’il feuilleta une à une en espérant peut-être y découvrir un hypothétique message sur un morceau de papier. Il s’allongea pour inspecter sous le lit, fouilla les tiroirs du petit bureau où il ne trouva que des photocopies de cours de médecine et des stylos.

Christopher se résigna à ouvrir l’armoire qui recouvrait un grand pan de mur. Tous les vêtements qu’Adam portait quand ils vivaient encore chez leurs parents étaient là. Repassés, pliés et rangés dans des effluves de lavande. Empilés sur le fondement de l’armoire se trouvaient deux gros cartons marqués : « Affaires Vélizy, ne pas jeter. »

Sa mère avait même conservé ses vêtements et ses affaires d’adulte ? Intrigué, Christopher sortit les cartons et les déposa sur la moquette. Puis il s’agenouilla et ouvrit le premier.

Une longue boîte en plastique recouvrait le haut du carton. Christopher y reconnut l’écriture de Nathalie sur le couvercle « Photos de notre mariage ♡ ». À l’intérieur, toute une série de clichés que Christopher fit glisser entre ses doigts. Il se revit en costume, en train de tenir son frère par les épaules, tous les deux souriant vers l’objectif alors que Christopher n’avait pu s’empêcher de lui faire des oreilles d’âne. Puis une autre, plus intime, un peu floue, où le photographe les avait surpris juste avant qu’Adam ne marche vers l’autel. Adam et Christopher étaient front contre front, chacun une main sur la nuque de l’autre. Christopher se souvenait qu’Adam avait peur. Peur de perdre le lien qui l’unissait à son frère en se mariant. Mais Christopher l’avait rassuré en lui jurant que rien ne les séparerait et qu’il était certain que son union avec la femme qu’il aimait lui apporterait le bonheur qu’il avait trop tardé à savourer. Il avait ajouté combien il était fier de le voir se marier avant lui alors que, depuis leur enfance on ne cessait de lui rappeler qu’il était « en retard » sur son grand frère.

Christopher referma la boîte et souleva une pile de papiers et de cahiers ficelés ensemble. C’était tout le parcours scolaire de son frère. Des carnets de notes aux appréciations dévalorisantes « Élève de grande capacité, mais tellement moins sérieux que son frère », « Beaucoup de possibilités, mais peu de volonté », mais aussi des lettres de motivation inachevées qui prouvaient qu’Adam n’avait trouvé que très tard le métier qui allait le passionner. Rien que Christopher ne sût déjà.

En revanche, la pile de livres qu’il repéra au fond du carton le surprit un peu plus. Il s’agissait uniquement d’ouvrages d’histoire traitant de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre froide, alors qu’Adam n’avait jamais parlé à Christopher de son intérêt apparemment si marqué pour cette période.

Intrigué, il les parcourut et remarqua qu’ils étaient soulignés, annotés et souvent raturés. La plupart des passages concernés évoquaient la façon dont la guerre avait conduit les Américains et les Russes à pousser leurs recherches scientifiques au-delà de ce qui aurait été le cas en période de paix. On y expliquait par exemple comment l’effort de guerre avait permis la découverte d’une méthode de production de masse de la pénicilline qui sert encore aujourd’hui à toute l’industrie pharmaceutique, comment on avait mis au point des médicaments contre le mal de mer des soldats dont les molécules sont toujours commercialisées, ou comment le besoin de conservation des aliments avait conduit à la mise au point de denrées en poudre que l’on consomme encore de nos jours.

Christopher reposa le dernier ouvrage et se massa le cou. Pourquoi Adam, qui adorait partager son savoir et notamment avec son frère, ne lui avait-il jamais parlé de ces recherches ? Il en ferait part à l’inspectrice, même s’il ne voyait pas trop en quoi cela pourrait l’aider dans son enquête.

Il lui restait le dernier à carton à examiner quand son père entra dans la chambre sans frapper.

— Je croyais que tu te reposais ?