Un souffle de vent fit bruisser les feuilles des arbres et Sarah stoppa net, scrutant l’obscurité. Cachée derrière un tronc d’arbre, elle montra à Christopher la porte d’entrée du manoir qui n’était plus qu’à une dizaine de mètres.
Elle lui fit signe de rester accroupi et de ne pas bouger en attendant son signal. Puis elle fila comme une ombre. Ses pas foulaient l’herbe humide tandis qu’elle avançait courbée. Le talon de ses bottines se déroula sur les lattes de bois de la terrasse et elle parvint à se coller au mur juste à côté de la porte d’entrée.
Elle la poussa du bout de la main. Comme elle le redoutait, le battant s’ouvrit tout seul. Elle attendit quelques secondes, passa une main rapide dans l’embrasure. Rien.
Elle ordonna à Christopher de la rejoindre et, quand il fut à son tour plaqué contre le mur, elle lui intima l’ordre de patienter tandis qu’elle se glissait seule dans le manoir, son arme braquée devant elle, l’œil dans le viseur.
Elle fit irruption dans un hall d’entrée haut de plafond, avec sur la gauche une porte en vitrail d’église donnant sur un salon marbré, en face, un couloir qui s’enfonçait vers le cœur de la maison, et sur la droite un escalier couvert d’un tapis rouge menant à l’étage. Elle pivota sur elle-même et faillit appuyer sur la détente : une silhouette était allongée par terre, à plat ventre.
L’inspectrice lui décocha un coup de pied. Aucune réaction. Elle s’agenouilla. Pas de pouls. Elle retourna le cadavre. Un homme brun d’une trentaine d’années qu’elle n’avait jamais vu. Probablement un membre de la sécurité personnelle de Parquérin.
D’un vif mouvement de main, elle autorisa Christopher à entrer. Elle lui désigna un très léger filtre de lumière qui passait sous une porte donnant sur le couloir en face d’eux. Ils s’approchèrent en silence et leur cœur s’emballa lorsqu’ils entendirent des voix.
Sarah poussa le battant de la porte, révélant un escalier s’enfonçant dans le sol et d’où remontaient des éclats de voix.
On distinguait au moins deux personnes, dont l’une parlait fort et l’autre avec une faiblesse maladive.
Sarah posa un pied sur les marches et pencha la tête. Sur la droite, à mi-parcours, l’escalier s’ouvrait sur la pièce du sous-sol. Elle s’allongea sur les marches avec la félinité d’une lionne et observa.
Dans ce qui était manifestement une cave, elle vit un vieil homme assis dans son fauteuil roulant, les bras ligotés dans le dos, le visage tuméfié et la tête reposant sur son menton, comme un morceau de chair trop lourd. Malgré les blessures, elle reconnut Charles Parquérin dont elle avait vu le visage sur Internet.
Devant lui, un homme de haute stature, glabre, au cou large, était en train de s’essuyer les mains sur un chiffon maculé de sang. Derrière le P-DG de Gentix, un autre homme, plus petit, le menton terminé par une barbichette, tenait un téléphone portable devant le visage du supplicié.
— Bien, monsieur Parquérin, dit une voix sortie du haut-parleur du téléphone. Vous résistez plus longtemps que je ne l’aurais imaginé. Mais voyez-vous, l’état dans lequel vous devez vous trouver, si mes hommes ont bien fait leur travail, n’atteint même pas le centième des souffrances que vous et vos amis m’avez infligées pendant toutes ces années. Donc, je réitère ma question : que cherchiez-vous à savoir en me faisant subir toutes ces expériences et, surtout, qu’avez-vous trouvé ?
La voix était chevrotante, comme si la personne avait du mal à respirer.
Comme évanoui, Charles Parquérin ne releva pas la tête. Le plus grand des deux bourreaux lui saisit la mâchoire et lui redressa sèchement le menton.
— Réponds, ou j’appuie plus fort…
— Je vous en prie, arrêtez, parvint à ahaner Parquérin. Je sais ce que vous cherchez, mais je ne connais pas les réponses à vos questions. Je vous le jure.
— Je ne vous crois pas ! s’emporta la voix dans le haut-parleur. Mais reprenons alors au début : combien étions-nous de patients 488 ?
Charles Parquérin entrouvrit ses lèvres collantes de sang.
— Vous… étiez plusieurs. Mais deux seulement ont survécu… Vous et un autre dont j’ai appris la mort très récemment.
— Bien, reprit la voix chancelante dans le haut-parleur tandis que le bourreau relâchait la mâchoire du P-DG de Gentix. Vous voyez que vous pouvez répondre. Continuez comme ça et votre calvaire prendra rapidement fin. Donc… que cherchiez-vous sur nous et qu’avez-vous trouvé ? J’ai subi vingt ans de tortures ! Et je suis en train de crever dans des souffrances que vous n’imaginez pas ! Vous me devez des réponses ! À quoi tout cela a-t-il servi !?
Le colosse aux mains tachées de sang frappa Parquérin au visage dans un bruit mat, puis il s’empara d’un couteau et lui enfonça lentement la pointe sous la rotule. Le vieux dirigeant poussa un cri qui fit tressaillir Sarah.
— Si vous ne savez pas, qui sait ?! Répondez et tout s’arrêtera ! hurla l’homme dans le téléphone.
Sarah s’apprêtait à intervenir pour profiter de la diversion, mais elle sentit la main de Christopher la saisir avec une fermeté inattendue. Elle le toisa. Il tourna doucement la tête en signe de négation. Surprise, elle lut au fond de son regard une détermination qu’elle n’imaginait pas.
— Si on intervient, on le sauve, il prend des avocats et on ne connaîtra jamais la vérité, murmura-t-il.
Même si l’idée n’était pas digne, Christopher avait raison : ils en apprendraient plus en écoutant ce que Parquérin allait dire sous la torture qu’en lançant une procédure judiciaire.
Elle se rassit et regarda Christopher par-dessus son épaule. Il tremblait et ses yeux étaient rouges. Elle se demandait combien de temps il allait tenir.
— Je vous jure que je ne sais pas ce qu’ils cherchaient. Je leur fournissais seulement le LS 34, jusqu’à aujourd’hui… c’est tout.
— Mensonge !
— Ils voulaient explorer des domaines scientifiques vierges… pousser la recherche plus loin qu’elle n’était jamais allée… et à n’importe quel prix. C’est tout ce que j’ai compris au cours des années où je les ai fournis. J’ignorais qu’ils vous faisaient souffrir…
Un pesant silence succéda à l’aveu de Parquérin. On discernait à peine le souffle fatigué de l’homme qui posait les questions.
— Alors, je vous le demande une dernière fois, monsieur Charles Parquérin. Qui m’a fait ça ?
Parquérin resta silencieux, laissant seulement échapper des gémissements de douleur.
L’homme aux mains tachées de sang alla chercher une pince dans une petite sacoche posée sur une table. Puis il l’approcha des yeux de Charles Parquérin. Le vieil homme hoqueta de terreur.
— Un seul nom et j’arrête tout, dit la voix dans le téléphone.
Le vieil homme tremblait de tout son corps, ses dernières résistances sur le point de céder. Le bourreau approcha la pince des mains, saisit un ongle et tira non pas d’un coup sec, mais lentement, si bien que la peau se déchira en emportant d’épais morceaux.
Le hurlement fut insoutenable. Christopher se retourna brutalement et vomit dans sa main.
— Qui ?! relança l’homme malade dans le combiné.
La pince saisit le bout d’un autre ongle. Le vieil homme s’affaissa complètement.
— Nathaniel Evans, lâcha-t-il dans un souffle d’agonie.
— Qui ça ?
— Nathaniel Evans.
Sarah croisa le regard de Christopher. Ils venaient tous deux de reconnaître le nom de celui qui avait rédigé le mémo de la CIA contenu dans les documents rassemblés par Adam.
— Il vit encore ? reprit la voix dans le combiné.