Parvenu en bas de l’escalier, Christopher regarda par l’œilleton de la porte. Toujours aucune voiture en vue, à part la sienne. Sa mère tira alors sur la main de son fils.
— Christopher ! Explique-moi !
— Je sais que j’ai l’air fou et, crois-moi, je penserais la même chose de moi si je me voyais dans cet état, mais je viens de découvrir les preuves que… (il chuchota dans l’oreille de sa mère pour que Simon ne l’entende pas) l’accident d’Adam n’était pas un accident. Il a été assassiné.
Marguerite porta une main devant sa bouche en laissant échapper un petit cri de stupeur.
— Et ça va être notre tour si on reste ici, ajouta Christopher.
Il s’apprêtait à sortir quand il entendit son père lui demander.
— Vous allez où ?
Christopher fit volte-face. Son père était dans le salon, debout, en robe de chambre.
— Edward, Dieu merci tu es là ! s’exclama Marguerite. Christopher dit que l’on va se faire tuer et qu’il faut partir d’ici.
En entendant sa grand-mère, Simon se serra près de son oncle.
— Christopher, qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Edward.
Christopher dévisagea son père et un détail lui sauta aux yeux. Il portait des chaussures et non des chaussons. Et, à bien y regarder, il était encore habillé sous sa robe de chambre.
— Christopher, je t’ai posé une question ! Pourquoi tu emmènes Simon et ta mère ? insista Edward de sa voix autoritaire.
— On y va, se pressa de dire Christopher en prenant Simon et sa mère par le bras. Et toi, ajouta-t-il à l’adresse de son père, fais ce que tu veux, mais sache que des types peu recommandables sont en route vers la maison et qu’ils viennent y chercher un certain Nathaniel Evans.
Alors que la mère de Christopher regardait son fils d’un air plein d’incompréhension, Edward ne broncha pas. Mais Christopher en était certain : il avait lu la peur dans son regard.
Marguerite se dégagea de la poigne de son fils.
— Arrête ! Je ne comprends plus rien !
— Maman, viens. Je t’en supplie, fais-moi confiance.
Marguerite jeta un regard désespéré vers son mari. Edward lui fit signe de venir vers lui. Christopher la regarda hésiter, un pincement au cœur.
Et c’est là qu’il entendit une portière claquer juste à l’extérieur de la maison. Il entraîna Simon en courant vers la baie vitrée menant au jardin. Mais il n’avait pas fait trois pas que la porte d’entrée s’ouvrit avec fracas. Le plus petit des deux hommes qui torturaient Parquérin fit irruption dans le salon et saisit brutalement la mère de Christopher pour lui presser le canon de son arme sur la tempe.
La douleur des liens qui cisaillaient ses poignets jusqu’au sang n’était rien au regard de la souffrance qu’il éprouvait à voir Simon attaché à côté de lui sur une chaise.
— Simon… chuchota Christopher. Mon chéri, ça va aller, OK ?
La tête penchée, apeuré, le petit garçon hocha la tête comme s’il devait obéir à Christopher. Mais il respirait par saccades derrière le rideau de ses cheveux en bataille et ses jambes étaient agitées d’un sautillement saccadé.
En face d’eux, Edward et son épouse étaient ligotés chacun à une chaise, côte à côte. Marguerite se mordait les lèvres en regardant son petit-fils. Edward observait leur ravisseur.
Ce dernier marmonna quelques mots en russe dans son téléphone, prit en photo le père de Christopher, effectua une manipulation puis déposa le combiné sur la table basse du salon, entre Simon et Christopher d’un côté et Marguerite et Edward de l’autre.
La même voix faible et maladive que Christopher avait entendue lors de l’interrogatoire du P-DG de Gentix dans la cave déclara :
— Nathaniel Evans… Vingt-deux ans… cinq mois, et… six heures. Voilà depuis combien de temps je te cherche.
Christopher quitta un instant Simon des yeux pour surveiller la réaction de son père. Mais Edward était impassible.
— Je te cherche depuis le jour où j’ai réussi à m’enfuir de cet asile dans lequel toi et tes amis m’aviez enfermé. Et depuis, j’ai consacré ma vie à te retrouver…
La mère de Christopher essaya de capter le regard de son mari, mais il l’ignora.
— Oh, je sais que ta femme et ton fils ne te connaissent pas sous ce nom, reprit la voix fatiguée. Comme ils doivent ignorer le monstre que tu es réellement…
Le père de Christopher ne cilla pas, fixant d’un regard sévère le téléphone.
— Edward, dis-moi que tout ça est une erreur, supplia Marguerite.
Le grand-père de Simon tourna la tête vers sa femme.
— Cet homme est fou. Je ne sais pas pourquoi il m’appelle comme ça. Tout ça est…
— Nathaniel ! intervint la voix. Tu ne te souviens donc pas de Lazar ? Toi qui as passé tellement de nuits à m’empêcher de dormir et à me traîner dans ta salle d’expérience encore et encore alors que je te suppliais d’en finir. Tu ne peux pas avoir oublié tous ces moments que l’on a passés ensemble. Et puis, malgré les années, je reconnais si bien ton visage.
— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda alors Edward. Ce que vous dites n’a aucun sens. Je ne sais pas qui est ce Nathaniel ! Relâchez-nous et trouvez les personnes que vous cherchez !
— Amusant, dit Lazar. Mais en même temps, je comprends que tu sois gêné devant ton fils et ta femme. Je l’aurais probablement été avec ma famille, si seulement je l’avais revue un jour. Mais, vois-tu, pendant toutes ces années où tu as joué avec mon corps et mon cerveau, j’ai tenu en pensant à eux, à cet instant merveilleux où je les retrouverais et les serrerais dans mes bras. Et puis le jour où j’ai réussi à m’échapper du tombeau dans lequel tu m’avais enfermé pour continuer à me faire subir tes tortures, je me suis imaginé face à eux, le jour des retrouvailles. Et j’ai pris conscience de mon corps brisé, de mon regard vide et, pire que tout, de mon âme brûlée, celle dans laquelle tu as pris tant de plaisir à fouiller et fouiller encore, jusqu’à faire de moi un fantôme. Alors, j’ai su qu’il valait mieux que je sois mort à leurs yeux…
Lazar avait terminé de parler d’une voix faible. Dans le salon, un silence lourd flottait dans l’air. Le moment semblait irréel. Les odeurs du repas du soir planaient encore dans la pièce. Chaque bibelot, chaque coussin était à sa place. Sauf que tous les membres de la famille étaient ligotés à des chaises alors qu’un homme les menaçait d’une arme à feu.
— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda Christopher alors que le visage de Simon avait viré au livide.
— Qui parle ?
— Christopher, le fils d’Edward.
— Je suis au soir de ma vie, répondit Lazar. Alors oui, je veux voir mourir celui qui m’a fait ça. Mais avant, je veux connaître la vérité.
— Sur quoi ? s’agaça Christopher devant le mutisme de son père et la détresse déchirante de sa mère.
— Je veux savoir à quoi j’ai servi ! À quoi ces années de torture que l’on m’a infligées étaient-elles destinées, Nathaniel ? Qu’avez-vous cherché ? Pourquoi nous appeliez-vous patients 488 ?
Christopher tourna la tête vers son père. Le vieil homme avait dans les yeux une détermination qui rappela à Christopher les moments de colère que lui et son frère redoutaient, enfants.
— Est-ce que tout ça est vrai ? lui demanda Christopher.
Edward serrait les mâchoires si fort que ses muscles tremblaient.
— Est-ce que tout cela est vrai ? Réponds !
Les sanglots de Marguerite éclatèrent dans le silence.
— La vérité, Nathaniel ! La vérité ! Maintenant ! ordonna Lazar de sa voix nasillarde.
L’homme armé surveillait chaque geste de ses victimes d’un œil nerveux.