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Son père osa regarder son petit-fils en face. Des larmes coulèrent le long de ses yeux. Il y a encore quelques heures, il lui lisait une histoire de chevaliers et de dragon pour l’endormir en mimant les scènes, et encore un peu plus tôt, il faisait une partie de ping-pong avec lui.

— Deux ! assena Lazar d’une voix agacée.

— Arrêtez ! cria Christopher.

— Qu’il parle ! rétorqua Lazar.

Edward regarda son fils. Dévasté, Christopher pleurait, le corps tendu, comme s’il voulait se glisser entre le canon de l’arme et Simon.

— Dernier avertissement, Nathaniel.

— Comment peux-tu nous avoir enseigné la prière et laisser faire ça ?! Tu n’as pas le droit de te renier à ce point !

Edward regardait dans le vide.

— C’est toi qui porteras cette responsabilité, conclut Lazar.

Sergueï se recula et visa la nuque de l’enfant. Christopher tira avec une telle rage sur ses liens qu’il écorcha la peau de sa main. Le tueur arma son pistolet.

— Trois, lâcha Lazar.

— Stop, dit Edward sans élever la voix.

Christopher vit le doigt du tueur appuyer sur la détente et s’arrêter juste avant que le coup ne parte.

— Je t’écoute, trancha la voix de Lazar à l’intention d’Edward.

— Les réponses sont dans un dossier que je garde ici, répondit le père de Christopher.

— Où ?

— Dans la commode qui est derrière moi.

— Sergueï, va le chercher !

— Il ne pourra pas ouvrir le coffre. Il est à reconnaissance digitale. Et si l’envie te venait de me sectionner un doigt comme tu avais l’habitude de le faire lorsque tu travaillais encore pour les Russes, sache qu’il capte aussi les pulsations.

— Sergueï, détache-le et fais-lui ouvrir ce coffre. Sois méfiant.

Le tueur passa derrière Edward et, tandis qu’il tenait pointée son arme sur sa tête, défit les liens d’un coup de couteau.

— Ne tente rien ou je tue le gamin en premier, lança le Russe.

Edward se leva lentement et s’approcha de la commode en acajou sur laquelle se trouvait une sculpture de mouettes que Christopher voyait depuis qu’il était tout petit. Puis il s’accroupit pour ouvrir l’une des portes et déplaça des cartons de verres qu’il posa par terre à côté de lui. Il plaqua la paume de sa main sur la paroi digitale du fond de la commode qui s’escamota et révéla la porte d’un coffre-fort.

Edward composa un code à quatre chiffres et en sortit une pochette grise cartonnée avec une délicatesse que Christopher ne lui connaissait pas. Puis il se releva.

— Libérez Simon et mon fils, dit-il en tenant la pochette du bout des doigts.

Sergueï ne se donna même pas la peine d’attendre la réponse de son supérieur. Il arracha la chemise grise des mains d’Edward.

— Tu l’as ? s’inquiéta Lazar.

— Oui.

— Ouvre-la !

Sergueï recula et, sans quitter Edward des yeux, il ouvrit le dossier.

— Il y a une enveloppe.

— Qu’est-ce qu’il y a dedans ? s’agaça Lazar.

Le tueur russe décacheta l’enveloppe et Christopher remarqua que son père surveillait chaque mouvement du tueur.

À l’instant où il déchirait le papier kraft, le Russe poussa un cri de dégoût et tituba en arrière, lâchant son arme. Même de là où il était, Christopher sentit l’odeur âcre qui émanait de l’enveloppe. Et avant qu’il ne comprenne ce qu’il se passait, Edward avait couru vers le pistolet tombé à terre.

Sergueï reprit ses esprits plus vite que prévu et décocha un coup de pied dans le bras d’Edward. Le vieil homme lâcha l’arme en tombant à la renverse. Le Russe toussa et se frotta les yeux en essayant de se relever. Mais il perdit l’équilibre, s’appuya sur une table basse qui bascula dans un fracas de bibelots brisés.

Le père de Christopher se releva et se précipita vers la porte donnant sur le jardin de derrière. Il laissa tomber sa robe de chambre sous laquelle il était déjà habillé, jeta un dernier coup d’œil par-dessus son épaule, puis ouvrit la porte et partit en courant.

— Sergueï ! Qu’est-ce qu’il se passe ?! Sergueï, braillait Lazar dans le combiné.

Plié en deux, le tueur vomit avant de répondre d’une voix affaiblie.

— Nathaniel s’est enfui… la lettre… piégée…

— Rattrape-le ! ordonna Lazar.

Le Russe tenta de se redresser, mais il ne tenait pas debout.

— Je… je ne peux pas.

Un moment de silence, puis la voix de Lazar reprit, tranchante :

— Christopher Clarence. Rattrapez votre père et ramenez-le ici. Ou Simon ira rejoindre votre mère.

Le tueur tituba jusqu’à Christopher, tira un couteau de sa poche et trancha les liens qui le retenaient attaché à la chaise.

Christopher se leva, envisagea l’espace d’une seconde de s’attaquer au tueur russe affaibli par la substance contenue dans l’enveloppe. Mais le risque était bien trop grand.

— Dépêche-toi, s’énerva Lazar, si tu veux que je tienne ma promesse.

— Et vous, ne vous avisez pas de faire du mal à mon fils, répliqua Christopher en partant en courant. Ou jamais vous n’aurez vos réponses ! S’il le faut, je tuerai mon père moi-même.

Christopher avait déjà ouvert la porte donnant sur la forêt et aperçut de justesse la silhouette de son père se faufiler en dehors du jardin par la grille du fond.

Cette fameuse grille que ni lui ni son frère n’étaient autorisés à franchir lorsqu’ils étaient petits. La forêt étant, selon leur père, trop dangereuse.

*

Christopher traversa le jardin à toutes jambes, mais dut brutalement ralentir sa course en pénétrant dans la forêt. Il y faisait sombre et il risquait de se cogner contre un arbre. À quelques mètres devant lui, il entendait les bruits de pas de son père fouler le sol jonché de feuilles mortes et de brindilles.

Edward se déplaçait vite, comme s’il voyait dans le noir ou qu’il connaissait le chemin par cœur.

Christopher progressait plus lentement, se baissant parfois au dernier moment pour éviter une branche, ou sautant de justesse par-dessus un trou.

Il finit par déboucher à la lisière de la forêt et aperçut au loin la silhouette de son père traverser un champ sous la lumière blafarde de la lune. Il prenait la direction de ce qui, dans la pénombre, ressemblait à de petites cabanes de jardin alignées les unes à côté des autres.

Ses yeux s’étant habitués à l’obscurité, Christopher s’élança à toute vitesse à la suite de son père. Mais ce dernier refermait déjà la porte de l’un des cabanons dans lequel il venait de disparaître.

Christopher y pénétra une dizaine de secondes plus tard.

Il n’y avait qu’une toute petite pièce aux murs de planches, encombrée d’outils posés par terre ou suspendus à des crochets. Mais, en dehors des équipements de jardinage, l’endroit était vide. Essoufflé, Christopher avança sur la vieille moquette verte déchirée recouvrant le sol, regarda derrière un grand bidon vide, souleva une bâche en plastique et dut se rendre à l’évidence : son père avait disparu. Il ressortit de la cabane, en fit le tour à la recherche d’une porte dérobée, mais ne trouva rien. Il retourna à l’intérieur et envisagea la seule solution possible.

Il s’agenouilla, souleva le morceau de moquette qui recouvrait le sol et découvrit la poignée d’une trappe. Prudent, il s’allongea et colla son oreille contre la dalle de bois.

Il distingua la voix étouffée de son père.

— Non, je n’ai rien dit… et tout sera détruit.

Christopher retenait sa respiration pour ne pas perdre un mot.

— Non… Christopher n’y survivra pas… Mais je préférais vous prévenir, que vous preniez vos dispositions. D’autant que Parquérin m’a dit qu’une inspectrice d’Oslo enquêtait sur 488. Et sur l’île… Il se peut qu’il reste des éléments que l’on a dû abandonner… Oui, monsieur, oui, je suis désolé, j’aurais dû tout détruire en partant, mais vous comprenez, nous avions mis tant de temps à construire tout cela et je comptais y retourner… Oui, monsieur, je suis désolé… Je vais essayer de partir… Bien, monsieur… Au revoir, monsieur.