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Edward orienta son regard de façon à peine perceptible vers un point situé au-dessus de son bureau, avant de baisser les yeux.

Habitué à scruter les réactions des personnes qu’il interviewait dans le cadre de son métier, Christopher remarqua ce détail et se retourna à son tour vers le mur couvert de photos qu’il n’avait vu que brièvement.

On y reconnaissait des clichés de constructions antiques d’apparence grecque, asiatique et certainement égyptienne. Une carte des constellations et même des peintures rupestres d’une grotte préhistorique.

Seule une image était différente parmi toutes ces représentations. Une photo en noir et blanc punaisée au-dessus de toutes les autres, où l’on voyait trois hommes vêtus de blouse blanche et portant des lunettes aux montures épaisses si typiques des années soixante. Ils souriaient tous à l’objectif, et Christopher reconnut son père, plus jeune, au centre.

— C’est quoi cette photo ? Qui sont ces hommes avec toi ?

Edward se contenta de poser un regard impassible sur son fils.

— Donne-moi la bouteille de whisky en entier, j’ai trop mal.

— Ce sont eux que tu appelais au téléphone ? rétorqua Christopher, ignorant la question. Et puis c’est quoi cette île à laquelle tu faisais allusion et où se trouvent d’autres documents ?

Edward se massa le haut de la jambe dans une grimace de douleur.

— Tu es au moins aussi perspicace que ton frère. Mais tu devrais savoir que cela ne paye pas…

Christopher sentit un vertige lui tourner la tête.

— Oui… j’ai été obligé de le faire.

Christopher écrasa ses ongles dans la paume de ses mains, tremblant de rage.

— Comment as-tu pu faire ça ?

Edward considéra son fils avec une moue navrée.

— Tout est la faute de ta mère.

— Quoi ?

— Quand ton frère n’arrivait pas à trouver du travail après ses études de finances, ta mère était très angoissée. Elle me harcelait en permanence pour que j’intervienne et que j’aide ton frère. Cela a fini par m’empêcher de travailler sur mes projets personnels. Si bien qu’un jour, j’ai fait ce que je n’aurais jamais dû faire : aider Adam à entrer chez Gentix. La seule société dans laquelle j’avais des relations. Adam n’en a jamais rien su, mais c’est moi qui ai demandé à Parquérin d’accepter sa candidature. Pas une seconde je n’aurais pu imaginer ce qui allait se passer ensuite…

— Adam a découvert que le LS 34 était encore produit et livré à un hôpital psychiatrique d’Oslo, enchaîna Christopher.

— C’est exact. Et quand j’ai appris que ton frère commençait à fouiner de ce côté-là, j’ai plusieurs fois essayé de l’en dissuader, anonymement bien sûr, mais il n’a rien voulu entendre. Malgré les menaces que j’ai fait peser sur Nathalie et Simon…

Christopher frissonna d’effroi. Mais il garda le silence, laissant son père se confier sur ses crimes et, il l’espérait, sur l’objet de ses recherches qui intéressait tant Lazar.

— Il n’était pas prévu qu’Adam meure, maugréa Edward en admirant les reflets ambrés dans son verre. L’accident n’était pas prévu… Ce soir-là, il devait juste prendre conscience que ceux qu’il aimait étaient vulnérables. Vu que je l’avais menacé dans une lettre anonyme de représailles sur son fils, lorsqu’il a entendu parler des vomissements inexpliqués de Simon, il a paniqué.

— Tu as rendu Simon malade pour faire peur à Adam ?

À chaque révélation, Christopher peinait à croire au machiavélisme glacial de son père.

— Le vomitif que je lui ai donné n’a eu d’effet que pendant deux heures. Ce n’était rien, repartit Edward d’un geste agacé. Ton frère a seul pris des risques en conduisant comme un fou sur la route pour revenir de chez ses amis au plus vite. C’est lui seul le responsable de sa mort et de celle de sa femme. C’est lui qui a rendu Simon orphelin. Pas moi.

Christopher luttait contre une dévorante pulsion de violence à l’égard de son père. Mais la vie de Simon passait avant sa soif de vengeance.

— Pourquoi vos recherches doivent-elles à ce point rester secrètes ? Pourquoi tant de morts pour les protéger ?

— Parce qu’en révéler la teneur ferait plus de morts encore… et parce que j’ai juré fidélité à ceux qui ont financé ces recherches.

— Dans le cadre du projet MK-Ultra ?

— J’ai soif. Donne-moi la bouteille.

— Réponds d’abord.

Edward haussa les épaules. Christopher prit un air navré.

— Et dire que tu fais preuve d’une loyauté dont ils n’ont que faire. Il m’a fallu deux jours pour découvrir que le projet patient 488 était financé par la CIA via le programme MK-Ultra. S’ils avaient vraiment voulu que cela reste secret, ils y auraient consacré des moyens plus efficaces. Tu te bats pour une cause qui n’en est plus une et pour des gens qui se fichent de toi.

Le père de Christopher tira une nouvelle bouffée sur son cigare et soupira.

— Donne-moi la bouteille de whisky ou tu ne sauras plus rien.

Christopher se leva, déposa la bouteille d’alcool par terre et revint s’adosser au mur, à moitié vaincu. Comment briser la carapace d’indifférence de son père, comment le forcer à sauver son petit-fils ? Comment toucher le cœur de cet homme qui avait malgré tout été son père ?

— Tu sais… même si tu as partagé notre vie pendant toutes ces années, même si tu nous as portés dans tes bras quand nous étions encore petits, Adam et moi… je veux bien croire qu’au fond, tu ne nous aimais pas. En tout cas pas assez au regard de ton ambition professionnelle, et tu sais quoi, je ne t’en veux pas. Mais de là à provoquer la mort de ton fils et à laisser tuer maman ? D’ailleurs, pourquoi tu n’as pas utilisé ton enveloppe piégée lorsque ce Lazar menaçait de la tuer ? Tu n’avais pas besoin d’attendre qu’il pointe son arme sur Simon…

— Parce que, si on s’en sortait, ta mère serait devenue une menace pour la confidentialité de mes recherches. J’ai laissé Lazar faire ce que j’aurais eu à faire moi-même.

Un coup de poing dans l’estomac lui aurait fait le même effet.

— Mais tu es intervenu pour sauver Simon… reprit Christopher, la gorge nouée. Parce que je sais que tu es différent avec lui… D’ailleurs, il l’a toujours senti et Dieu sait s’il t’aime. Après la mort d’Adam et de Nathalie, tu lui as offert tout ce que son père n’avait pas eu le temps de lui transmettre et que j’étais incapable de lui donner… Ta vie a peut-être été consacrée à tes recherches, mais aujourd’hui, ce qui donne du sens à ton existence, c’est Simon et la profonde affection que vous avez l’un pour l’autre.

Christopher termina de parler sans bouger, le regard flou de larmes.

Dans le silence qui succéda, Edward se pencha en avant et tira plusieurs feuilles qu’il avait cachées dans son dos.

— L’humanité a besoin de gens comme nous pour progresser, dit-il en étalant les feuillets autour de lui. Des gens qui font passer la science et son pouvoir avant leurs sentiments.

— Il y a quoi sur ces documents ? demanda Christopher.

Son père prit la bouteille de whisky et la vida sur ses jambes et les feuilles.

Christopher comprit alors trop tard comment son père l’avait manipulé tout au long de la conversation. D’un geste vif, Edward saisit le briquet avec lequel il avait allumé son cigare et enflamma ses vêtements et les feuilles trempées d’alcool. En l’espace d’un clin d’œil, le corps du vieil homme s’embrasa, comme s’il avait été frappé par un cocktail Molotov.

– 21 –

Christopher voulut tirer son père des flammes, mais ce dernier le repoussa d’un violent coup de pied. Le whisky ayant coulé jusqu’au sol en bois, le feu s’éleva de plus belle, léchant déjà les murs de la cavité souterraine. Edward hurla alors que les flammes s’enroulaient autour de son corps, le transformant en torche humaine. Une écœurante odeur de chair brûlée empoisonna l’air et une épaisse fumée emplit la pièce.