— Mais qu’est-ce que vous faites ? supplia Christopher.
— Nous vous débarrassons du corps afin que vous ne soyez pas forcé d’ébruiter ce qu’il s’est passé ici cette nuit, expliqua Lazar. Je vous recontacte dans soixante-douze heures. Tâchez d’avoir obtenu ce que je vous ai demandé.
Sergueï passa la porte de la maison en emportant le corps de Marguerite. Christopher, cloué par l’horreur, ne sursauta même pas quand la porte d’entrée se referma en claquant.
Il eut seulement la force de regarder par la fenêtre du salon la camionnette noire du ravisseur s’éloigner avec Simon.
Dévasté, il tomba à genoux.
Deux heures plus tard, Sarah le trouva prostré dans un coin du salon. Elle s’accroupit et posa doucement la main sur son épaule. Christopher leva la tête vers elle. Plus tard, il se rappela qu’elle avait le côté droit du visage tuméfié et qu’elle saignait de la lèvre.
— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle.
Christopher regarda autour de lui longuement, puis baissa les yeux.
– 22 –
Le 4 × 4 Dodge noir aux vitres teintées tressauta lorsque les roues quittèrent la 90 qu’il suivait depuis Columbus pour s’engager sur la large avenue privée bordée de sapins et d’une pelouse fraîchement tondue.
— Nous venons d’entrer sur le campus de Liberty University, monsieur. Il est 19 h 46. Votre conférence commence dans un quart d’heure. Nous serons pile à l’heure. Préférez-vous que je vous laisse vous concentrer ou souhaitez-vous être informé de vos derniers messages ?
Le jeune homme qui venait de parler portait un costume noir se confondant avec le cuir des sièges de la voiture. Les cheveux courts, le visage en pointe à peine arrondi par des lunettes au cerclage doré, il dégageait en temps normal une certaine assurance proche de l’arrogance du jeune premier. Mais à cet instant, il paraissait seulement attendre la réponse de son patron avec fébrilité.
Assis à l’autre extrémité de la banquette, Mark Davisburry jouait avec sa chevalière, contemplant l’immensité verdoyante du campus.
Les cheveux blancs peignés en arrière, la cravate finement nouée sur un costume taillé sur mesure, il avait dans le regard la distance de ceux qui laissent à leur entourage la tâche de gérer la trivialité du quotidien pour ne penser qu’à l’usage stratégique qu’ils vont faire de leur pouvoir.
— Prenez rendez-vous avec le ministre de la Santé. Dites-lui que j’ai trouvé la solution pour lui faire économiser les vingt-cinq milliards qui lui manquent pour boucler son budget. À combien est notre action à l’instant ?
L’assistant tapota rapidement sur sa tablette tactile et afficha le cours boursier de Medic Health Group sur son écran.
— Nous venons de passer les 49,36 dollars, monsieur. Ce qui nous fait une moyenne de…
— … + 5 % sur la semaine. Rédigez un communiqué de presse assez vague, mais formel, sur la sortie imminente de notre future IRM à bas coût. Cela évitera de trop grosses prises de bénéfices. Qu’avons-nous d’autre à régler ?
Alors que l’assistant réfléchissait aussi vite qu’il le pouvait, son écran lui signala l’arrivée d’un nouvel e-mail. Il parcourut le contenu du message à toute vitesse et sentit une petite poussée de chaleur lui rougir le visage. S’efforçant de paraître calme, il passa un doigt entre son cou et le col de sa chemise et posa discrètement sa main sur les commandes de la climatisation de son accoudoir pour baisser la température d’un degré.
— Eh bien, vous devez répondre au conseil d’administration qui a demandé une session extraordinaire le 23 février prochain… Le même jour que… l’anniversaire de la disparition de votre mère.
— Nous verrons plus tard. Maintenant, quelle est la mauvaise nouvelle, Jonas ?
— Pardon, monsieur ?
— Vous avez baissé la température parce que le dernier mail que vous avez lu vous a donné chaud. N’est-ce pas ? Que disait-il qui risque de me déplaire ?
Jonas décolla son dos du dossier en cuir. Son patron avait fêté ses quatre-vingts ans il y a quelques mois, mais il faisait encore preuve d’une vivacité physique et intellectuelle qui obligeait Jonas à être en permanence sur le qui-vive.
— Eh bien, un nouveau sondage sur la place de la religion pour nos concitoyens vient de paraître dans le Daily Tribune, monsieur. Il est inquiétant, mais il donne raison à votre combat.
Jonas guetta une réaction de son patron, qui ne vint pas.
— Donc, poursuivit-il la bouche sèche, une série de plusieurs enquêtes menées de septembre à décembre sur plusieurs dizaines de milliers d’individus révèlent que la part des protestants aux États-Unis vient de passer sous la barre historique des 50 %, à 48 %. Ce pourcentage était de 50 en 2011, et de 53 en 2007. Nous assistons à une véritable désaffection. Et il en va de même pour les autres religions puisque, désormais, un de nos compatriotes sur cinq déclare (Jonas sembla troublé par ce qu’il allait dire) n’avoir aucune appartenance religieuse…
Davisburry posa les lèvres sur sa chevalière à l’effigie de saint Michel terrassant le dragon et regarda par la fenêtre. Bientôt, tous ces sondages feraient sourire. Lui le premier.
Gonflé de contentement à l’idée de ce qu’il préparait, il se laissa aller à la nostalgie.
Lorsque le SUV noir passa devant l’immense stade qui faisait la fierté sportive de l’université, Mark Davisburry se souvint que la première fois qu’il était venu ici, il avait aperçu les joueurs des deux équipes de football américain un genou à terre, tête baissée. Au départ, il avait cru qu’ils s’apprêtaient à se lancer les uns contre les autres. Mais le coup de sifflet n’était jamais venu et les deux équipes étaient restées ainsi immobiles, têtes penchées pendant au moins une minute. Ce n’est qu’en s’approchant un peu plus près qu’il avait compris que les joueurs priaient avant de débuter le match.
Avec ses douze mille étudiants, son site de huit hectares, Liberty University était la plus grande, mais aussi la plus performante université évangélique du monde. Une puissance affichée en toutes lettres sur le panneau d’entrée de son campus du Minnesota : « Liberty University : Training champions for Christ ».
Le véhicule de luxe ralentit et se gara devant le bâtiment principal de l’université, une majestueuse architecture romaine à colonnades, surmontée d’un fier fronton triangulaire.
Le directeur adjoint de Liberty attendait son hôte de marque en bas des marches, les bras croisés dans le dos, avec un sourire contrit. C’était un homme d’une soixantaine d’années, aux cheveux probablement teints en brun et dont le double menton se trouvait à l’étroit dans son col de chemise.
— Nous sommes arrivés, monsieur, précisa Jonas dans l’habitacle feutré du cross-over. Il vous reste deux minutes avant le début de votre intervention.
Mark Davisburry tapa sur la vitre qui le séparait de l’avant du véhicule, ajusta son nœud de cravate pourtant impeccable et sortit de la voiture lorsque son chauffeur lui ouvrit la porte.
— Soyez le bienvenu, monsieur Davisburry. Nous sommes très heureux et très honorés de votre présence parmi nous aujourd’hui, dit le directeur adjoint en tendant la main à son hôte.
— Je vous en prie, Mac, répondit Davisburry en distribuant une poignée de main rapide. D’autant que je crois qu’il nous reste peu de temps pour les politesses d’usage.
— Oui, bien sûr. Si vous voulez bien me suivre, le doyen va très certainement vous annoncer d’une seconde à l’autre.