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— Réfléchissons, posa Sarah d’une voix calme en prenant le cliché en noir et blanc de son père entouré de ses deux collègues. Ton père et Lazar t’ont dit que cette photo était celle des trois chercheurs à la tête du projet 488. N’est-ce pas ? Donc, il y a de très fortes chances pour qu’elle ait été prise sur l’île où ils ont réalisé leurs expériences. Regarde à l’arrière-plan.

— Oui, on dirait une montagne… C’est un début…

Christopher se concentra pour rassembler tout ce qu’ils avaient appris jusqu’à présent. Sarah faisait de même en notant des mots-clés sur son calepin.

— Le projet MK-Ultra était financé par la CIA, dit soudainement Christopher à voix haute. Mais ses résultats avaient une application militaire, comme l’a déduit Adam et comme me l’a avoué mon père à demi-mot. Il y a donc de fortes chances pour que les expériences aient été menées à l’époque dans une base de l’armée américaine. Ça me semblerait logique, à la fois pour en contrôler le processus et pour en assurer la confidentialité, non ?

Sarah acquiesça. Ça se tenait.

Elle composa un numéro sur son téléphone.

— Tu appelles qui ? demanda Christopher qui n’avait pas terminé de parler.

— Quelqu’un qui va pouvoir nous obtenir la liste de toutes les bases de l’armée américaine en activité dans les années soixante et soixante-dix.

Christopher considéra Sarah un instant, pris de court par tant de réactivité.

– 26 –

— 44, 45… 46.

Son visage s’approchait et s’éloignait du sol dans un va-et-vient rapide.

— 47… 48… 49 et 50.

Les mâchoires scellées par l’effort, il se releva en poussant un profond soupir et fit rouler les muscles de ses épaules. Le visage d’un diable tatoué sur son omoplate droite grimaça.

Il ramassa une serviette qui traînait sur le lavabo et s’épongea l’avant-bras en nettoyant les restes de sang séché qui avait maculé sa peau au cours du dîner.

En plus de lui avoir mal parlé, le petit nouveau avait trouvé le moyen de pisser le sang dans son chili quand il lui avait tranché la joue à coups de lame de rasoir. Et, comme d’habitude, les gardiens n’avaient rien vu.

Ricanant encore de la leçon d’humilité qu’il avait donnée au jeunot, il s’allongea sur sa couchette et contempla la bosse qui se dessinait sur le matelas du dessus quand son compagnon de cellule était couché.

Ce type passait ses journées étendu sur son lit, des écouteurs vissés sur les oreilles. Une espèce d’autiste à qui il aurait bien brisé la mâchoire à coups de poing. Mais s’il avait survécu en prison jusqu’à aujourd’hui, c’est aussi parce qu’il savait à qui il valait mieux ne pas s’attaquer.

— Hotkins ! lança une voix depuis le couloir longeant les cellules.

Le prisonnier tatoué fronça les sourcils, sans bouger, observant le surveillant pour vérifier s’il allait oser ouvrir la grille seul. Il sourit en voyant deux autres gardiens au visage sévère et à la carrure dissuasive se placer à ses côtés.

On entendit un bruit de verrou et les barreaux de la cellule coulissèrent dans un caverneux glissement métallique. Le surveillant en chef entra, sa matraque à la main.

— Debout !

Le prisonnier tout en muscles quitta sa couchette et se plaça au fond de la geôle, les mains sur le mur.

— T’as très bien entendu, Hotkins ! On y va ! Ta libération anticipée pour bonne conduite vient d’être acceptée. Elle prend effet immédiatement. Faut croire que les anges gardiens officient aussi en enfer…

Le surveillant ignora le détenu tatoué qui s’était placé près du mur et frappa le pied du lit superposé de sa matraque.

— Te fais pas désirer, William Hotkins, s’agaça le surveillant. Après dix ans de taule, tu devrais avoir envie de sortir, non ? Même à minuit.

Alors seulement, la couverture de la couchette supérieure remua et en émergea le visage d’un homme chauve d’une quarantaine d’années et dont les yeux ronds comme deux billes noires semblaient dépourvus d’émotion.

Il retira les écouteurs qu’il avait sur les oreilles et sauta lestement du haut de son lit. Il était grand et, sans être musclé, il dégageait une certaine vigueur physique.

Il ramassa son lecteur de musique ainsi qu’une petite bible rangée sous son matelas. Puis il s’avança sous le regard méfiant des gardiens. Son compagnon de cellule attendit que la grille se soit refermée derrière lui pour pousser un soupir de soulagement.

Hotkins savoura chaque pas qui le conduisait vers la sortie, marchant lentement, un sourire méprisant pour les autres détenus qui osaient le regarder franchement pour la première fois de leur vie.

On lui délivra son billet de sortie, on lui restitua un portefeuille contenant 56,75 dollars, un trousseau de clés, ses papiers d’identité, un crucifix en métal de la taille d’une main et les vêtements qu’il portait le jour de son incarcération, notamment sa veste où était encore cousu son insigne des Marines. Il s’habilla, signa le registre des sorties et se retrouva à l’air libre.

Le dos tourné aux murs de la prison de Stillwater, il sut qu’en dix ans, rien n’avait changé en lui. Il ne regrettait pas le meurtre qu’il avait tenté de commettre, ses convictions religieuses n’avaient jamais été aussi solides et son corps, qu’il n’avait pas cessé d’entraîner au cours de ces dernières années, était prêt à mener un nouveau combat.

Il marcha sur Pickett Street, éclairée par des lampadaires, jusqu’à rejoindre la 95 et attendit le bus. Un jeune couple avec un bébé dans son landau s’approcha. Le nourrisson fixa l’ancien détenu de ses grands yeux bleus.

— Elle vous aime bien, dit la mère d’un air fier.

— Elle peut, répondit Hotkins avant de s’éloigner.

Surprise, la mère ne chercha pas à en savoir plus sur l’étrange réponse de cet homme tout aussi étrange.

Le bus, presque vide à cette heure, le conduisit jusqu’à la petite église de son quartier de la banlieue nord de Minneapolis. La seule à être ouverte jour et nuit, le prêtre de la paroisse ayant souhaité que la maison de Dieu soit toujours ouverte, comme l’était le cœur du Seigneur.

Hotkins y entra comme un cosmonaute retrouve l’oxygène de la terre après avoir passé plusieurs mois dans l’espace. Gonflant sa poitrine de l’air frais mêlé aux effluves d’encens, il s’agenouilla, se signa et remercia l’Éternel de ne pas l’avoir abandonné au cours de ces années.

Il resta près d’une heure à prier et à jurer à Dieu de poursuivre sa lutte en son nom. Puis il prit le chemin de son domicile situé deux blocs plus loin.

Quand il entra enfin dans son petit appartement, au sixième étage d’un vieil immeuble, tout était encore là : son fauteuil devant la télé, ses appareils de musculation, la photo de son ex-femme et de lui enlacés et ses dessins d’armes à feu encadrés. Une odeur de renfermé et une épaisse couche de poussière en plus.

Il referma la porte derrière lui et, pour la première fois depuis qu’il avait quitté la prison, il se détendit.

Le choc fut d’autant plus rude quand la barre de métal lui frappa le haut de la cuisse. Un genou à terre, il reçut un nouveau coup dans le dos. Il allait frapper son assaillant d’un coup de coude, mais la sensation glaciale du canon qui venait de s’écraser sur sa tempe l’en dissuada.

— Pour ce que tu as fait à Glasky, cracha l’agresseur.

Hotkins fit une rapide génuflexion, saisit le canon du pistolet qu’il avait sur la tête avec une rapidité déconcertante, s’empara de la crosse et appuya sur la gâchette pour abattre son adversaire. Clic. Aucun projectile ne sortit.