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Sarah essuya rapidement une larme qui lui avait échappé.

— Stefen, fais-moi confiance.

— Je te fais confiance, Sarah, mais c’est aussi mon devoir de te protéger.

— Tu comprends pas ! Tu comprends pas que si tu me retires cette affaire, je m’effondre ! C’est la seule raison qui m’empêche de sombrer dans le gouffre, Stefen ! C’est ma seule prise !

— Tu es fatiguée, Sarah. Tu sais qu’une fois reposée, tu verras les choses autrement.

— Ne dis plus jamais ça ! Ne me répète plus leurs phrases !

— Quelles phrases ?

— Tu sais très bien. Je préfère crever que de retourner en hôpital psychiatrique ! Et si je reviens à Oslo même pour seulement quelques jours et que tu me colles une équipe, je sais que je m’écroule et… que je retourne là-bas. Sauf que cette fois, je ne le supporterai pas.

Sarah s’était accroupie dans le couloir de l’hôtel, la main écrasée sur le front, recroquevillée sur elle-même.

— Stefen, la dernière fois, c’est toi qui m’as tirée de là quand l’armée m’a forcée à être internée et tu sais mieux que n’importe qui dans quel état tu m’as retrouvée. Si j’y étais restée quelques jours de plus, je ne serais plus là pour te parler. Alors, je t’en supplie, si tu tiens à moi, ne fais pas en sorte que j’y retourne… Aide-moi à obtenir les deux visas dont j’ai besoin. Et si je dois mourir en mission, alors au moins je n’aurais pas attendu la mort dans une cellule capitonnée.

À Oslo, dans son bureau, Stefen se maudissait d’être aussi attaché à cette femme. Mais que pouvait-il y faire ?

— OK… Je vais t’arranger ça. Pour quand ?

— Demain matin.

— Évidemment…

— Stefen, merci.

— Prends soin de toi.

Quand Sarah raccrocha, elle était vidée de toute énergie. Elle s’accorda quelques minutes pour reprendre son calme, puis rentra dans la chambre. Heureusement, Christopher dormait déjà et ne l’avait pas entendue.

Elle fut soulagée de parvenir à réserver deux sièges sur le prochain vol en direction de l’île de l’Ascension. À cette époque pluvieuse de l’année, les touristes étaient heureusement encore rares et les quelques places autorisées aux civils dans les appareils de la Royal Air Force n’étaient pas prises d’assaut. Afin d’être certaine de ne pas perdre de temps le lendemain matin, Sarah descendit à la modeste réception de l’hôtel pour faire imprimer les billets. L’opération lui coûta dix euros qu’elle consentit à donner au réceptionniste malgré l’évidente escroquerie.

Cette première étape franchie, elle regagna la chambre et acheta deux places sur l’Eurostar Paris-Londres de 8 h 37. L’ensemble se chiffrait à pas moins de deux mille neuf cent cinquante-quatre euros. Mais elle paya grâce à la carte de crédit professionnelle que Stefen avait pris soin d’allouer aux inspecteurs d’Oslo pour leur éviter les avances de frais au cours de leurs enquêtes.

Puis, fatiguée, elle s’allongea en laissant échapper un profond soupir. Faisant dos à Christopher, étendu de l’autre côté du lit, elle s’étonna de partager une telle intimité avec un homme qu’elle ne côtoyait que depuis trois jours. Et pourtant, le moment ne lui sembla pas si incongru, comme si elle se sentait en sécurité.

Elle posa son arme sur la table de nuit, cala un coussin sous sa nuque et ferma les yeux, s’empressant de se laisser aller au sommeil avant que ses pensées agitées ne l’empêchent de dormir.

– 30 –

En entendant de l’agitation derrière lui, Christopher se retourna brusquement dans son fauteuil pour regarder dans le couloir de l’Eurostar à bord duquel Sarah et lui venaient d’embarquer pour Londres. Un homme et une femme marchaient d’un pas pressé dans leur direction.

— Sarah, dit-il d’une voix tendue. Ils viennent pour nous !

Elle pivota à son tour sur son siège et vit passer une femme en tailleur, les yeux rivés sur son smartphone, et un homme en costume, l’air préoccupé, qui aurait pu donner l’impression de parler seul s’il l’on n’avait pas remarqué la minuscule oreillette fixée à sa tempe. Ils s’empressèrent de s’asseoir à leur place.

Christopher rejeta la tête en arrière en laissant échapper un profond soupir. Sarah ferma les yeux pour se préparer à dormir.

— Personne ne sait qu’on est là, murmura-t-elle. Profite de ces deux heures trente de voyage pour te détendre. Pour le moment, tes années de baroudeur-reporter t’aident peut-être à tenir le choc. Mais je crains que l’on n’ait bientôt plus l’occasion de reprendre notre souffle. Alors, profite…

Puis elle inclina la tête sur le côté et sembla plonger dans un sommeil réparateur immédiat. Christopher vérifia malgré lui que les deux retardataires ne les épiaient pas et essaya à son tour de se reposer. Sarah avait raison, la suite du voyage risquait d’être autrement plus éprouvante.

À peine arrivés à Londres, ils devraient se rendre au plus vite à Brize Norton, à une centaine de kilomètres de la capitale anglaise. C’est de là qu’ils embarqueraient dans un des avions de la Royal Air Force, la seule compagnie autorisée à accéder à l’île. Et compte tenu de la deadline de soixante-douze heures imposée par Lazar, rater leur vol serait synonyme d’échec. S’ils ne montaient pas à bord de cet avion, ils devraient attendre vingt-quatre heures de plus pour prendre le prochain. Impossible dans ces conditions de sauver Simon.

— Les voisins de mes parents ont peut-être entendu quelque chose, dit soudain Christopher sans être certain que Sarah était réveillée. Ils vont forcément se rendre compte que ma mère et mon père ne sont plus là. Et que Simon a disparu aussi. Quelqu’un va évidemment voir la cabane en cendres. Ils vont chercher à me contacter et se rendre compte que je suis introuvable. Ils vont logiquement me soupçonner et la police va me rechercher de toutes les façons possibles.

— Oui, mais en France, pour commencer. Et on en sera loin. Sauf si tu continues à t’agiter au lieu de te reposer.

Christopher comprit le message et ferma les yeux sans espérer une seule seconde s’endormir.

La secousse provoquée par le croisement d’un autre train le tira de sa demi-somnolence en sursaut, le cœur battant à tout rompre. Simon était tombé dans un trou entouré de boue au fond du jardin de ses parents et Christopher n’arrivait pas à s’approcher de lui pour l’aider, ses pieds s’enfonçant dans une glaise qui l’immobilisait.

Christopher se frotta les yeux pour éclaircir son regard. Il s’était écoulé une heure et demie depuis leur départ de la gare du Nord et le wagon était silencieux, essentiellement occupé par des hommes d’affaires, l’esprit accaparé par leur tablette ou la lecture de leur journal.

La tête légèrement penchée sur le côté, Sarah respirait lentement. Christopher s’attarda sur ses taches de rousseur et le retroussement délicat de ses lèvres. Il la trouvait belle et calme. Et pourtant, à y regarder de plus près, son visage n’était pas apaisé. Il lui arrivait de plisser le coin des yeux, comme sous l’effet d’une douloureuse émotion.

Christopher détourna son attention de Sarah et se laissa bercer par les mornes étendues vert et beige du Nord-Pas-de-Calais qu’ils traversaient à grande vitesse. De loin en loin, les champs n’étaient entrecoupés que d’îlots d’habitations d’où s’élevait systématiquement un clocher d’église. Et c’est alors qu’il fut traversé par une réflexion qui le fit se redresser, saisir un crayon dans sa poche et arracher une page de la revue promotionnelle fichée dans la pochette du siège avant.