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— Monsieur ?

Un barman ambulant venait de s’approcher et regardait Christopher d’un air interrogateur, comme s’il attendait une réponse.

— Un café, répondit Sarah qui venait de s’éveiller. Et un thé pour moi.

Le steward tendit à Christopher deux tasses avec un grand sourire et se déplaça vers la rangée suivante.

— Tu fais quoi ? demanda Sarah en sirotant son thé.

Christopher termina de griffonner un mot de biais sur une des rares zones vierges de sa feuille de magazine.

Sarah pencha la tête sur le côté et discerna plusieurs annotations reliées à des formes schématiques d’un arbre, d’un poisson et d’une flamme.

— Tu as une idée de ce que peuvent vouloir dire ces symboles, c’est ça ?

— Peut-être. C’est en voyant les clochers d’église que ça m’a fait penser à quelque chose. Mais ce n’est qu’une hypothèse.

Depuis qu’il avait commencé à réfléchir à voix haute, Sarah avait remarqué que Christopher retrouvait les mêmes gestes et la même énergie qu’elle avait observés chez lui lors de sa conférence à la Sorbonne. Comme si seule une activité intellectuelle intense lui permettait de s’extraire de son angoisse.

Il avala une gorgée de son café, semblant avoir trouvé la façon la plus claire d’exposer son idée.

— Tu vois, dit Christopher à voix basse après s’être assuré que personne n’écoutait leur conversation, le poisson, l’arbre et le feu sont probablement les trois plus grands symboles chrétiens. Le poisson n’était autre que Jésus lui-même dans les premières communautés chrétiennes. Parce qu’en grec, poisson se dit ichtus et toujours en grec, cela forme les premières lettres de la phrase « Jésus-Christ fils de Dieu, sauveur ». On a retrouvé de nombreuses représentations de poissons dans les lieux de réunion des chrétiens des Ier et IIe siècles. Ces derniers l’employaient même comme un code secret pour se reconnaître sans être démasqués par les Romains. Ça, c’est un premier point.

— Ça me dit effectivement quelque chose, approuva Sarah, impatiente d’entendre la conclusion du raisonnement.

— L’arbre, reprit Christopher, est on ne peut plus au cœur de la symbolique chrétienne avec l’arbre de Vie du jardin d’Éden. Selon la Bible, planté par Dieu lui-même.

Sarah acquiesça.

— Et enfin, le feu a toujours été la symbolique de l’Esprit saint qui flotte au-dessus du corps. J’imagine que tu as déjà entendu parler de cette scène des Évangiles, lorsque l’Esprit saint dépose des langues de feu au-dessus de la tête des apôtres. Bref, on a donc Jésus, Dieu lui-même à travers l’arbre et enfin l’Esprit saint. Le père, le fils et le Saint-Esprit. Voilà ce que le patient de Gaustad dessinait peut-être à l’infini sur les murs de sa cellule.

— 488 aurait eu des hallucinations représentant la Trinité ? Sous forme symbolique ?

Christopher ouvrit les bras comme pour suggérer que tout était possible.

— La seule chose que je puisse dire, c’est que mon père, ou plutôt Nathaniel Evans, était très croyant, j’en sais quelque chose.

L’Eurostar s’engouffra dans le tunnel sous la Manche et plongea la voiture dans le seul éclairage des plafonniers.

Sarah aperçut le reflet perturbé de son visage dans la vitre. Elle n’avait jamais été croyante, mais, si étrange que cela puisse paraître, l’hypothèse de Christopher semblait cohérente.

— Tu crois que ton père et ses associés cherchaient à provoquer des états de transe mystique ?

Christopher se massa les tempes. Il lui semblait qu’il n’était pas loin de comprendre l’ambition des recherches de son père. Il fallait seulement qu’il pousse la réflexion plus loin que les limites de son esprit cartésien. Mais entre sa peur permanente pour Simon et les violences dont il avait été la victime ces dernières heures, il ne parvenait plus à réfléchir.

— Je ne sais pas. Mais quel projet peut justifier trente années de sacrifices et de secret ?

Il soupira et laissa son regard dériver sur leurs doubles reflétés dans la vitre du train, réalisant que Sarah elle aussi semblait confrontée aux limites de sa réflexion.

– 31 –

Mark Davisburry aimait la sérénité de la petite église Saint-Paul du village de Soudan. C’est d’ailleurs dans cette ancienne chapelle tout en bois qu’il se sentait le plus proche de son Seigneur. Les avant-bras posés sur le prie-Dieu, il priait quand il entendit la voix d’un enfant dans son dos.

Une petite fille brune d’à peine cinq ans donnant la main à son père venait d’entrer dans l’église. Elle regardait tout autour d’elle, les yeux écarquillés.

Le père s’agenouilla et demanda à sa fille de faire de même. L’enfant obéit et regarda la statue du Christ crucifié suspendue au-dessus de l’autel.

— Papa, pourquoi Jésus il a l’air triste et il est accroché sur une croix ?

Son père fronça les sourcils, visiblement pris au dépourvu par la question. Mark Davisburry tendit l’oreille, curieux d’entendre la réponse du père.

— Eh bien, parce qu’il souffre pour racheter tous les péchés des hommes.

— Est-ce qu’il va mourir ?

— Euh… Oui.

— Il doit avoir mal et avoir peur alors ?

— Non, parce qu’il sait qu’il va ressusciter.

— Ça veut dire quoi ressusciter ?

— Ça veut dire revenir vivant après être mort.

La petite fille réfléchit, comme si les paroles de son père faisaient leur chemin dans son cerveau d’enfant.

— Et moi aussi je vais ressusciter quand je serai morte ?

— Bien sûr que tu vas ressusciter, parce que toi aussi tu crois en Dieu.

— Et si on croit pas en Dieu, on meurt pour de vrai, on ne ressuscite pas ?

— Bah non.

— On va où ?

— Nulle part, on n’existe plus. Seule la foi assure la vie éternelle. Maintenant, prie et demande pardon pour toutes les bêtises que tu as faites.

— Et si je prie pas ? Il va faire quoi, Dieu ?

— Il te punira et t’empêchera d’avoir la vie éternelle. Tu ne seras plus rien après ta mort. Hop, disparue à tout jamais !

— C’est pas gentil. Il me fait peur ce Dieu.

— Tu crois quoi, ma fille ? Qu’on peut tout avoir sans rien donner ?

La petite fille soupira et regarda par terre, en mimant l’attitude contrite de son père absorbé par sa prière.

Davisburry quitta l’église rassuré de voir que certains parents s’évertuaient encore à maintenir leur enfant dans le droit chemin. Il reprit sa voiture pour parcourir le petit kilomètre qui le séparait de l’entrée de la mine.

*

L’ancestrale machinerie déroulait le câble dans un concert de grincements métalliques. Mark Davisburry n’avait jamais aimé cet ascenseur exigu vieux de quatre-vingts ans qui le descendait à plus de sept cents mètres sous terre. Heureusement, à cette heure tardive, les groupes de visiteurs avaient depuis longtemps quitté les lieux et il pouvait occuper l’ascenseur seul.

Dans la journée, les touristes se pressaient pour venir visiter les tunnels du Soudan Underground Mine State Park, la plus vieille et la plus profonde mine de fer du Minnesota, située dans les entrailles des roches ocre du comté de Saint-Louis.

Arborant tous l’obligatoire casque jaune, transportés dans un petit train souterrain, ils découvraient, intimidés et émerveillés, l’immense dédale de galeries creusées il y a plus de cent ans par des hommes qui, pour beaucoup, y avaient laissé la vie.