Ils ressortaient de la visite avec le sentiment d’avoir vécu un moment privilégié. Émus d’avoir éprouvé de si près un pan enfoui de l’histoire américaine et ravis de retrouver enfin l’air libre. Ignorant à côté de quoi ils étaient passés lors de leur visite.
La cabine de l’ascenseur ralentit et Davisburry positionna son casque sur la tête en bâillant. Il commençait à fatiguer. Sa journée avait débuté à 5 heures du matin et il était désormais près de 23 heures.
La raison aurait voulu qu’il se repose, mais pour rien au monde il n’aurait raté la mise en route du tout nouveau module pour lequel il avait dépensé cinquante-six millions de dollars.
Un investissement ridicule au regard de ce qui deviendrait la découverte la plus vertigineuse jamais faite par l’homme.
L’ascenseur s’arrêta dans un bruit sourd. La porte en métal coulissa, et un puissant spot de chantier fiché à même la roche l’éblouit. La silhouette d’un employé de la mine se découpa à contre-jour.
— Bonsoir, monsieur, dit l’homme dont la voix résonna sous la voûte rocheuse.
Mark Davisburry lui répondit d’un discret signe de tête et releva le col de sa veste. Il passa devant le panneau qui félicitait les visiteurs d’avoir survécu à une descente sous terre équivalente à plus d’une fois et demie la hauteur de l’Empire State Building.
Puis il prit place dans l’un des wagonnets du petit train. L’employé démarra et le convoi s’ébranla sur la voie ferrée dans un lancinant bruit de rails mal ajustés.
Pendant une petite dizaine de minutes, ils suivirent le chemin touristique éclairé par de puissants spots, parsemé de panneaux explicatifs et de scènes reconstituées où des mannequins au visage noirci frappaient la roche à coups de pioche tandis que d’autres poussaient un wagonnet chargé d’hématite.
Puis l’atmosphère se refroidit et la vive lumière réservée à la zone touristique fit place à l’obscurité. On n’entendait plus que le vrombissement du moteur électrique alors que les phares du wagon de tête éclairaient le bas des parois du tunnel, laissant la plus grande partie de la voûte rocheuse plongée dans les ténèbres.
L’air humide obligea Mark à serrer les bras autour de sa poitrine. À un moment, le train ralentit. Le chauffeur actionna un levier d’aiguillage et fit redémarrer lentement le convoi, qui s’engagea sur une voie annexe.
La galerie se fit plus étroite, mais c’était peut-être l’endroit où Mark Davisburry se sentait le mieux. Seul, à l’abri des regards, à plusieurs centaines de mètres sous terre.
Après tout, les affaires et leur agitation n’étaient qu’une obligation à laquelle il se pliait pour mener à bien ce projet qui allait secouer le monde.
Un projet entamé aux côtés de Nathaniel Evans, qu’il avait rencontré lors de son arrivée à la CIA. Les deux hommes s’étaient découvert une profonde similarité de convictions et avaient décidé de travailler ensemble. Nathaniel étant seulement scientifique, Davisburry lui avait apporté son savoir-faire en matière de logistique et de soutien financier dès qu’il le put. L’occasion se présenta lors du lancement du programme MK-Ultra. Davisburry s’arrangea pour octroyer les meilleurs financements au projet que lui et Nathaniel avaient mis en place, et leur association fonctionna à merveille pendant plusieurs années. Certains auraient pu croire qu’elle ne résisterait pas à l’arrêt brutal du programme ordonné par le gouvernement, mais grâce à leur réseau, leur influence et aux conditions particulières d’une époque marquée par le secret, les deux hommes trouvèrent une façon de poursuivre leurs recherches clandestinement. Après quelques années, la phase 1 de leur projet se conclut comme prévu et ils purent mettre en place la phase 2.
C’est à partir de ce moment que Davisburry se fit le très généreux donateur de la School of Physics and Astronomy, qui détenait le laboratoire de recherche enfoui sous la mine de Soudan. Pour ne pas trop attirer l’attention sur son lien avec cette école en particulier, il finança aussi de nombreuses autres universités dont il tenait à défendre l’action. Comme la Liberty University. La stratégie fonctionnait parfaitement et lui permettait d’être un personnage très influent au sein de ces différentes institutions.
Le train cahota et stoppa dans un grincement de freins. Mark descendit du train et avança de quelques pas dans l’obscurité, ses semelles écrasant le sol de terre et de gravier.
— Avez-vous encore besoin de moi ? demanda le chauffeur.
— Je vous appelle pour mon retour.
— Bien, monsieur.
L’employé remonta sur le train et fit repartir le convoi dans le sens inverse jusqu’à ce qu’on n’aperçoive plus le halo de ses phares glissant contre les parois rocheuses.
Davisburry progressa encore de quelques enjambées et un spot automatique se déclencha. Il se trouvait dans une petite cavité creusée perpendiculairement au tunnel et se terminant par une porte métallique munie d’une manivelle.
L’homme d’affaires fit tourner la manivelle pour ouvrir la porte et entra dans un petit sas au sol, aux parois et au plafond recouverts de plaques métalliques. L’endroit était à peine éclairé par une loupiote rouge à la lueur diffuse. Derrière lui, la lourde porte se referma dans un bruit de verrouillage étanche.
Davisburry composa un code à six chiffres sur le clavier numérique en face de lui, puis leva les yeux vers une caméra à travers laquelle les agents de sécurité scannaient son corps.
— Bonsoir, monsieur Davisburry, dit alors une voix sortie d’un haut-parleur. Je vous ouvre.
Mark Davisburry entra, passant sous l’inscription cryptique qui désignait l’endroit de ses lettres majuscules : MINOS.
– 32 –
Vingt minutes avant l’arrivée en gare de Saint-Pancras à Londres en ce mardi 23 février, Christopher et Sarah patientaient face aux portes du wagon, devançant même les hommes d’affaires les plus pressés.
Il était 10 h 30 et leur avion ne décollait qu’à 19 h 15 de l’aéroport militaire de Brize Norton, mais il n’était pas question de jouer avec la chance. D’autant qu’ils devaient dans un premier temps rejoindre la gare de Paddington en taxi pour attraper le premier train à destination d’Oxford. Et, de là, louer une voiture pour aller jusqu’à Brize Norton.
À peine le train stationné, Christopher et Sarah bondirent dehors, marchant côte à côte d’un pas à la limite de la petite foulée. Ils atteignirent vite l’extrémité du quai, repérèrent le panneau indiquant les taxis et furent parmi les premiers à embarquer dans un black cab en direction de Paddington.
Dans leur précipitation, ils ne remarquèrent pas les deux silhouettes qui les épiaient. Johanna et Hotkins avaient mémorisé le visage de Christopher et le reconnurent d’autant plus facilement qu’il précédait la foule des voyageurs.
Ils montèrent à leur tour dans un taxi à qui ils demandèrent de suivre celui de leurs cibles. Le trajet jusqu’à Paddington dura plus longtemps que prévu en raison des interminables embouteillages londoniens. Et au lieu de la petite dizaine de minutes espérées, il leur fallut une demi-heure pour atteindre la gare.
Une fois sur place, Sarah et Christopher se hâtèrent d’acheter leur billet au guichet en constatant avec soulagement que les départs pour Oxford s’effectuaient pratiquement toutes les dix minutes et les feraient arriver dans la ville universitaire vers midi.
Furtivement, à l’autre bout du wagon, Johanna et Hotkins prirent place à leur tour. Leur objectif consistait à neutraliser Christopher et Sarah avant leur embarquement pour l’île de l’Ascension à Brize Norton. Et le seul endroit où ils pourraient agir avec discrétion se situait sur un pan de route de campagne d’à peine cinq kilomètres entre la sortie de l’autoroute A40 et les premières habitations de Brize Norton.