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Christopher rejeta la tête en arrière et laissa échapper un profond soupir.

— C’était qui, cette femme et ce type ?

— À part te dire qu’ils ont certainement été engagés par la personne que ton père a appelée avant de se suicider… je ne sais pas, chuchota Sarah.

— Ils vont prendre le prochain vol. Autrement dit, une fois sur l’île, on aura seulement quinze heures d’avance sur eux pour trouver la base où ont eu lieu les expériences. Et on n’a aucune idée de sa localisation !

Christopher se frotta le front à s’en rougir la peau et posa une main sur sa cuisse pour l’empêcher de tressauter.

— Calme-toi, lui conseilla Sarah. Regarde là-bas, il y a des guides touristiques sur Sainte-Hélène et l’île de l’Ascension. Prends-en deux.

Christopher se détacha, enjamba Sarah et revint avec deux livrets.

— Je me disais que vous étiez quand même sacrément entraînés dans la police norvégienne. Je vois pas un inspecteur de police français faire ce que tu as fait depuis que l’on se connaît. Enfin je veux dire, pour parler de façon analytique, tout le monde ne gère pas l’adversité et la violence avec autant d’efficacité…

Sarah ouvrit l’un des guides touristiques que Christopher lui avait donnés et le feuilleta.

— J’ai passé trois ans dans les forces spéciales norvégiennes et quatre dans les forces armées. J’ai rejoint la police et le poste d’inspectrice il y a quatre ans seulement.

— T’as commencé dans l’armée ? releva Christopher, étonné.

— Hum…

— Je sais que ça semble futile de discuter de cela en un moment pareil, mais pour tout dire, ça m’aide à ne pas céder à l’angoisse. Et d’ailleurs, j’ai une question.

— Je t’écoute, répondit Sarah sans quitter son guide des yeux.

— Qu’est-ce qui peut bien pousser une femme à vouloir être militaire ?

Sarah releva la tête.

— La même chose qui pousse un homme à vouloir être reporter de guerre, si ça peut t’aider à comprendre…

— OK… C’est sexiste, mais franchement, ça reste étrange comme choix, non ?

Sarah déplia la tablette du siège de devant et y déposa le guide touristique. Puis elle repoussa ses cheveux vers l’arrière d’un mouvement de la main et reposa la tête.

— Ça t’aide vraiment de… parler ?

Christopher haussa les épaules.

— OK. Mon père faisait le même métier que toi avant que tu deviennes journaliste pour midinettes, expliqua Sarah en montrant d’un sourire qu’elle plaisantait. Il était reporter de guerre et, comme toi, il était français. Il n’était pas souvent à la maison, mais, quand il revenait, il oubliait de laisser les horreurs qu’il avait vues au seuil de la porte. Plus d’une fois, il a cru nous informer, ma sœur, ma mère et moi, en nous parlant de ce dont il avait été témoin sur place. Son bureau n’était jamais fermé à clé et, forcément, la curiosité m’a conduite à vouloir voir les photos. Surtout ses photos de femmes. Contrairement aux autres enfants, j’ai grandi en sachant que l’horreur n’épargne ni l’enfance ni l’innocence et qu’elle se répète jusqu’à ce qu’une force supérieure y mette fin.

Christopher hocha la tête, ne comprenant que trop bien ce à quoi Sarah faisait allusion. Même si aujourd’hui, rien ne lui paraissait plus douloureux que la tragédie qu’il était en train de vivre.

— Arrivée à l’âge de choisir un métier, reprit Sarah, mes parents ont été désolés de voir ma sœur s’engager dans l’humanitaire et ils ont insisté pour que j’assure mon avenir en faisant une grande école. Je leur ai répondu que je souhaitais intégrer l’armée pour aider physiquement celles et ceux qui vivaient dans l’oppression. Ils sont revenus à la charge pour m’inscrire en école de commerce. Je leur ai répliqué que ma vie aurait plus de sens si j’aidais les femmes en situation d’urgence, plutôt que de contribuer à la vente de produits de beauté qui les complexent tous les jours à coups de mannequins photoshopés.

En d’autres circonstances, Christopher aurait pu être amusé par la formule, mais le cœur n’y était pas.

— Voilà pourquoi une femme peut choisir l’armée, conclut Sarah. Pour ne pas avoir à se maquiller. C’est sexiste comme il faut comme réponse, non ?

Sarah tourna la tête vers l’allée centrale. Christopher avait compris qu’elle n’était pas une femme habituée à s’épancher sur sa vie ou à s’épancher tout court, d’ailleurs. Et elle avait certainement déjà fait beaucoup d’efforts pour le « divertir ». Mais une dernière question lui tournait dans la tête. Et la réponse lui semblait indispensable pour accorder sa pleine confiance. Quitte à paraître agaçant.

— Pourquoi tu as arrêté l’armée ?

Sarah plongea son regard bleu dans les yeux de Christopher. Presque avec un air de défi.

— Tu n’es pas journaliste pour rien. Même si tu sens qu’il faut laisser ton interlocuteur tranquille, tu continues à poser des questions.

Troublé par cette franchise rare, Christopher ne sut comment réagir. Sarah le considéra plus longtemps sans ciller avant de reprendre sa position initiale, tournée vers l’allée centrale.

Il respecta son silence. Après tout, il n’avait pas besoin de preuves supplémentaires, sa présence était naturellement rassurante. Même si elle ne le lui montra pas, Sarah lui sut gré de ne pas insister.

Non, elle ne lui parlerait pas de ce qu’il s’était passé au nord-est de Kandahar le jour de cette maudite patrouille, aux abords d’un champ de blé. Elle ne lui raconterait pas la peur quotidienne de passer à côté de ces fermiers afghans, en apparence inoffensifs. Des hommes qui ne cherchaient qu’à nourrir et à sauver leur famille d’une torture certaine à la nuit tombée, lorsque les talibans viendraient leur faire payer le choix de ne pas avoir attaqué les « Occidentaux ». Non, tout cela, elle n’en parlerait pas. Et encore moins de son erreur. Avec son expérience de reporter de guerre, Christopher comprendrait, elle en était certaine, mais elle ne supporterait pas l’éclair de dégoût qu’elle lirait forcément dans son regard.

Elle ouvrit le guide touristique de l’île de l’Ascension et, à l’image de Christopher, elle se concentra, à la recherche du moindre détail qui pourrait les aider à trouver le centre d’expérience. Au bout d’une heure, les lumières du plafond s’éteignirent et les voyageurs s’apprêtèrent à passer une nuit en vol. À l’exception de Sarah et de Christopher, le nez plongé dans leur lecture.

L’île de l’Ascension avait une histoire bien riche pour un récif volcanique isolé au cœur de l’Atlantique, battu par les vents et frappé d’un implacable soleil.

Après avoir été investi par un détachement de l’armée anglaise pour empêcher que les Français s’en servent de base arrière pour aller libérer Napoléon à Sainte-Hélène, elle avait connu son époque la plus agitée pendant la Seconde Guerre mondiale en faisant office de base secrète pour relier l’Amérique à l’Europe. C’est à cette époque qu’avait été construite une longue piste d’atterrissage qui devait servir plus tard de poste d’urgence aux célèbres navettes spatiales.

Car la Nasa avait trouvé sur cette île un emplacement idéal pour y mener ses explorations de l’univers à l’abri des regards. Au point d’y avoir testé sur son sol rocailleux et aride son premier véhicule lunaire. Certains allant même jusqu’à dire que le premier pas sur la Lune avait été mis en scène de toutes pièces sur l’île de l’Ascension elle-même.

Christopher referma son guide, soucieux. Il craignait que le laboratoire ayant servi de lieu pour les recherches du projet 488 n’ait été installé au sein de la base militaire anglo-américaine encore en activité aujourd’hui. Ce qui rendrait leurs recherches tout simplement impossibles.