Les yeux brûlants de fatigue, il appuya sa tête sur le dossier et se tourna vers Sarah. Pendant près d’une heure, il ne l’avait pas regardée et il lui sembla que ses yeux étaient un peu rouges. Elle aussi devait être épuisée.
— Ça va ? demanda-t-il.
— La photo de ton père.
— Quoi ?
— La photo de ton père, reprit-elle comme si de rien n’était. C’est la seule chose qui pourra nous aider à localiser l’endroit qu’on cherche sur l’île.
Cette femme était décidément difficile à suivre, pensa Christopher.
— Oui, il faudra qu’on compare le relief montagneux que l’on a sous les yeux avec celui de la photo… En espérant qu’il ne se trouve pas juste derrière la base militaire actuelle.
— J’ai pensé à la même chose, avoua-t-elle. Mais ça m’étonnerait que l’armée ait réinvesti des locaux qui ont abrité des expériences que le gouvernement a voulu faire oublier à tout jamais.
Rassuré par cette réflexion de bon sens, Christopher se détendit un peu.
— On a sept heures pour rassembler nos dernières forces, précisa Sarah avant de tirer une couverture sur elle et de se tourner sur le côté.
Christopher acquiesça en silence. Dans l’obscurité et l’attente silencieuse, toute cette situation lui semblait encore plus irréelle. Et pourtant, l’angoisse qu’il ressentait était bien là.
Lorsque les paupières de Christopher se fermèrent enfin, l’avion militaire venait de s’incliner au-dessus de l’Atlantique pour s’éloigner des côtes du continent africain et prendre le cap sud-est vers la lointaine île de l’Ascension.
– 33 –
Christopher était déjà réveillé depuis deux bonnes heures lorsque leur appareil amorça sa descente vers l’île de l’Ascension. Il se pencha vers le hublot, impatient de découvrir à quoi pouvait bien ressembler cette île dont il n’avait jamais entendu parler avant la veille.
L’avion plongea à travers les cumulonimbus et déboucha dans un ciel bleu se confondant à l’infini avec l’azur moutonné de l’océan. Et elle lui apparut, rocher de quelques dizaines de kilomètres carrés émergeant au milieu de l’immensité atlantique à plus de mille six cents kilomètres de tout continent. De forme grossièrement triangulaire, son origine volcanique se trahissait par la présence de l’ancien cratère au sommet duquel s’accrochaient les rares nuages de basse altitude visibles à des centaines de kilomètres à la ronde. Ses flancs offraient l’unique touche de couleur végétale de ce caillou érodé par des vents incessants.
Tout le reste de l’île ne semblait être que poussière et roche, variant de l’ocre au noir charbon. D’ailleurs, le panorama donnait le sentiment d’approcher une immense mine à ciel ouvert, abandonnée. Presque aucune habitation n’était visible et l’on ne distinguait qu’une poignée de baraquements à proximité de la courte et étroite piste d’atterrissage face à laquelle l’avion venait de se positionner.
Sarah s’éveilla lorsque les roues de l’appareil heurtèrent l’asphalte sablonneux. Elle plissa les yeux, éblouie par les premiers rayons du soleil. L’avion ralentit et elle découvrit un paysage aride, sans arbres, avec la sensation oppressante d’avoir été déposée au milieu de nulle part, sur une planète plus proche de Mars que de la Terre.
— Il n’y a qu’un endroit qui peut ressembler à la montagne que l’on aperçoit derrière mon père et ses deux associés sur la photo, expliqua Christopher. C’est un lieu à proximité du volcan. C’est le seul relief de cette île que j’ai pu voir du ciel. C’est forcément par là qu’on doit chercher.
Sarah acquiesça et se leva à la suite de Christopher avant les trois autres passagers.
Devant la porte qu’elle venait de déverrouiller, l’hôtesse de l’air les salua et leur conseilla de se protéger le visage. Au premier pas posé sur l’escalier mobile, Christopher comprit. Il fut fouetté par le vent frais chargé d’embruns marins qui faisait virevolter la poussière sur le tarmac. Une main devant les yeux, il descendit les marches jusqu’au sol.
Au loin, on entendait le ressac des vagues dont la puissance était à peine recouverte par les rafales venteuses. Les cheveux volant en tous sens, Sarah et Christopher s’avancèrent vite vers le modeste bâtiment des douanes, lui aussi presque à l’abandon.
Les formalités passées devant un seul agent de police qui semblait frappé d’asthénie, ils sortirent du baraquement qui faisait office d’aéroport et découvrirent la ville fantôme de Georgetown.
Une unique grande route sans trottoirs grignotée par la poussière leur barrait le passage.
En face, une triste construction blanche au toit plat et aux volets fermés dormait au côté d’une autre au sommet de laquelle flottait mollement le drapeau anglais.
Pas une voiture ne roulait et seul un âne brun, immobile, l’une des pattes arrière courbée, attendait que le temps passe le long de la route.
— C’est quoi, cet endroit…, souffla Christopher.
Sarah et Christopher, les deux seuls êtres humains aux alentours, sur ce bord de route désert balayé par des volutes de poussière, n’eurent pas besoin de se parler pour se dire qu’ils comprenaient tous deux pourquoi son père et ses associés avaient choisi cette île pour mener leurs expériences. Sur ce récif hors du monde et du temps, l’un et l’autre avaient ce troublant sentiment que leur vie à Paris ou à Oslo appartenait à de vieux souvenirs.
— Il est 4 h 15 du matin en France et 5 h 15 ici. Il nous reste moins de huit heures avant la fin de l’ultimatum de Lazar, dit Christopher en regardant sa montre.
— Là-bas à droite, il y a un petit magasin censé louer des voitures. J’ai vu ça dans le guide.
Christopher se surprit à vouloir prendre la main de Sarah, mais il se ravisa en se demandant si elle avait remarqué l’esquisse de son geste.
Sous son semblant d’indifférence, elle avait bien évidemment relevé l’hésitation de Christopher et, malgré l’urgence de la situation, oui, elle avait eu envie qu’il ose lui saisir la main. Quelle idée saugrenue. Elle se laissait griser par la promiscuité, l’adrénaline et peut-être aussi le besoin de calmer sa peine.
Sans dévoiler une once de ses hésitations, Sarah pesta devant la porte close du modique magasin. Elle frappa alors que Christopher entamait le tour de la petite bâtisse. Il repéra des volets fermés et cogna du plat de la main en déclamant en anglais qu’il avait besoin d’une voiture et que c’était urgent.
La persienne finit par s’ouvrir sur le visage d’un homme aux cheveux si blonds qu’ils paraissaient blancs. Il demanda à Christopher de bien vouloir se calmer. Puis il referma le volet et, quelques instants après, il laissait ses clients matinaux entrer dans le magasin en marmonnant une impolitesse à l’égard des touristes.
Dix minutes plus tard, Sarah et Christopher étaient au volant d’un pick-up loué pour trente livres la journée. Ils en avaient profité pour acheter des fruits, des sandwichs et de l’eau, ainsi que deux lampes torche et un nouveau guide touristique plus complet.
— Écoute ça, indiqua Sarah à Christopher, qui cherchait le chemin à suivre pour rejoindre le flanc du volcan.
Et elle se mit à lire à toute vitesse.
— Garden Cottage, situé au sommet de Green Mountain, est la plus ancienne construction de l’île de l’Ascension. Édifiée aux alentours de 1820, elle incarne… bla-bla… Vous apprécierez l’accueil de cette maison d’hôtes tenue par des descendants directs des premiers colons portugais qui ont découvert l’île en 1501. Ils sauront vous renseigner sur tous les secrets de Green Mountain et ses alentours.