— C’est la phrase typique pour les touristes, mais on n’a rien à perdre, commenta Christopher. Peut-être qu’ils savent quelque chose et qu’ils nous feront gagner du temps.
Ils grimpèrent dans leur véhicule qui sentait le renfermé, programmèrent le GPS sur la direction de Green Mountain et filèrent à toute allure récupérer la route principale en s’éloignant un peu plus vers l’ouest.
Après dix minutes, le paysage de poussière rouge commença à changer de façon surprenante. Les plaines désertiques sur lesquelles mouraient des morceaux de rochers qui semblaient tomber du ciel laissèrent place à des palmiers, des fougères géantes et toute une flore d’une densité et d’une hauteur de forêt tropicale.
Ils empruntèrent un chemin cahoteux serpentant à flanc de montagne et l’air se satura d’humidité jusqu’à ce qu’ils soient bientôt plongés dans les nuages que Christopher avait observés depuis son hublot.
Il alluma les phares, les yeux consultant sans cesse l’horloge de la voiture. Soucieux de ne pas perdre de temps, il ralentit à peine l’allure. Étouffée par le brouillard, la lueur jaune de leurs feux permettait pourtant tout juste de délimiter le ravin qui tombait à pic au bord de la piste de terre. Après avoir manœuvré dans cinq virages en lacets, ils devinèrent un panneau indiquant qu’ils parvenaient au sommet de Green Mountain. Christopher accéléra et, consultant une fois de plus l’heure sur le cadran de bord, il ne vit pas le nid-de-poule qui détourna la trajectoire du pick-up vers le ravin. Sarah rattrapa le volant qui venait d’échapper des mains de Christopher et braqua en sens inverse.
Christopher eut l’heureux réflexe d’enfoncer la pédale d’accélérateur au lieu de freiner.
Le châssis frotta sur la terre, la roue avant gauche dérapant sur la tranche du fossé abrupt. Sarah se pencha sur la droite de son siège pour faire contrepoids et le véhicule frôla le vide pendant deux secondes interminables avant de regagner le centre du chemin. Christopher s’arrêta au milieu de la route, blême.
Il échangea un bref regard avec Sarah qui eut l’intelligence de ne pas l’accabler. Elle poussa un léger soupir de soulagement et pointa du doigt un panneau fléché émergeant de la brume. Christopher hocha la tête et roula au pas pour s’en approcher.
GARDEN COTTAGE.
Chambre d’hôtes. Ouvert toute l’année.
Ils s’engagèrent sur l’étroit chemin en pente raide qui s’éloignait de la piste principale. De chaque côté du véhicule, les branches de l’abondante végétation frottaient contre la carrosserie, témoignant du peu de passage.
— Là, murmura Christopher alors que la trouée s’élargissait pour laisser place à un immense dégagement recouvert d’une pelouse grasse au centre de laquelle se dessinait la silhouette d’une bâtisse noyée dans la brume.
— Comment tu comptes leur demander des infos sur ce qu’on cherche ?
Christopher accéléra, se gara en plein milieu du jardin et consulta sa montre avant de sortir de la voiture pour foncer vers la maison d’hôtes, sans répondre.
— Doucement ! lui lança Sarah.
Christopher traversa la grande étendue de gazon qui entourait la demeure touristique, et ce n’est qu’en arrivant devant la porte qu’il prit cinq secondes pour se calmer avant de tirer une cordelette qui fit tinter la cloche de l’entrée.
Il patienta en se demandant si la maison était habitée. Puis on entendit la poignée s’abaisser et un vieil homme voûté au teint mat et à la moustache fine lui ouvrit. Il plissa ses yeux fatigués en voyant l’inconnu devant lui, comme s’il n’était pas sûr de faire la différence entre un être bien réel et un fantôme.
— Bonjour… commença Christopher en faisant son possible pour ne pas avoir l’air d’un fou empressé. Je suis en visite sur l’île et j’aurais aimé vous demander un conseil.
— Oh, vous avez bien du courage d’être monté par un temps pareil, répondit l’homme en regardant dehors. Et puis c’est pas parti pour s’améliorer. Vous venez pour le cottage ?
— En fait, on vient pour un renseignement, répondit Christopher.
— Hum… dites-moi.
— Eh bien, d’abord, je m’appelle Christopher, je suis journaliste pour un magazine français et voici Sarah, ma… photographe, ajouta-t-il alors que Sarah s’approchait.
— Madame, dit le propriétaire des lieux d’un ton poli. Je suis Edmundo Sargal.
— Enchantée, répondit Sarah en se forçant à lui serrer la main.
Christopher leur coupa presque la parole.
— En fait, voilà, nous faisons un reportage sur les coins oubliés de l’histoire. Nous avons déjà visité les forts de Bedford et de Hayes et on nous a dit qu’il y avait aussi des vestiges de la Seconde Guerre mondiale ou même d’une époque précédente qui existaient autour de Green Mountain. C’est ce genre d’endroit que nous cherchons et, comme vous êtes là depuis fort longtemps d’après ce que l’on dit, on pensait que vous pourriez peut-être nous renseigner.
Le vieil homme les observa un instant, notamment Sarah dont il scruta longuement la partie du visage dont les cils et sourcils avaient disparu. Puis il leur fit signe d’entrer.
— Je vais voir ce que ma mémoire peut éventuellement trouver d’intéressant. Mais je ne vous garantis rien.
Il se dirigea vers le salon, précédant ses invités. L’intérieur de la maison faisait penser à une petite demeure coloniale parée de maquettes de bateaux et d’oiseaux empaillés.
— C’est bizarre votre question, et je me demande même si ce n’est pas la première fois qu’on me la pose. D’habitude, les gens veulent savoir si c’est vrai que cette forêt tropicale a été intégralement plantée par les hommes au XVIe siècle pour faire pleuvoir sur l’île, déclara le vieil homme, ou pourquoi on trouve une chaîne d’ancre de bateau au sommet de la montagne, quel rôle Darwin lui-même a joué sur l’introduction de nouvelles espèces ici… Bref, ça, je peux répondre, mais vous, les journalistes, vous voulez toujours des trucs qui n’existent pas !
Il s’assit dans un rocking-chair patiné près d’une large baie vitrée donnant sur un jardin nimbé de brume. Le temps aurait réellement pu paraître suspendu si l’horloge à balancier n’avait pas été là pour scander les précieuses secondes qui s’écoulaient.
— J’espère que si je vous aide, vous aurez la gentillesse de me citer dans votre journal, ça ne me fera pas de mal, un peu de pub, en ce moment…
— On trouvera une façon de vous renvoyer l’ascenseur, promis, répondit Christopher.
— Bon, dites-moi plus précisément ce que vous voulez savoir.
— Tout ce qui a pu être construit autour de Green Mountain, disons… il y a plus de trente ans.
Le vieil homme fit une moue et lissa sa moustache de haut en bas.
— Eh bah, pour commencer, il y a les old barracks. Ça devrait vous intéresser.
— C’est quoi ?
— Une espèce de hangar en pierre grise que la marine royale anglaise a construit quand ils craignaient que l’île ne fasse office de base arrière aux Français pour venir délivrer votre envahisseur de Napoléon. Ça remonte à 1815 environ.
— Et depuis, ça a servi à autre chose ? s’impatienta Christopher.
— De bergerie à un moment, mais maintenant, c’est à l’abandon.
— Et c’est où exactement ? demanda-t-il en sentant monter une certaine excitation.
— Juste au sommet de la montagne. C’est pas compliqué, vous suivez le petit chemin de randonnée et…
— Non, non, non ! s’emporta Christopher. Ça marche pas ! Il faut qu’on voie la montagne derrière ! Si c’est au sommet, c’est…
Sarah lui posa une main sur le bras pour qu’il se reprenne.