— Excusez-moi, dit-il en remarquant le regard inquiet du propriétaire du cottage. C’est ma faute, je me suis mal exprimé. En fait, je cherche un vieux bâtiment depuis lequel on voit directement la montagne en arrière-plan.
Le vieil homme émit un petit son d’acquiescement et réfléchit un instant.
— Bizarre comme question. Mais alors, je ne vois qu’un endroit que je ne vous conseillerais pas.
— Dites-nous ! s’exclama Christopher.
Le vieil Edmundo grimaça, l’air embarrassé.
— Pourquoi vous cherchez cet endroit en particulier ?
— Parce qu’on veut montrer que cette île a une grande histoire, qui traverse les siècles, et qu’elle est encore plus riche qu’on ne le pensait. Alors, n’hésitez pas, dites-nous tout ce que vous savez, ça me permettra d’écrire un bon papier.
Edmundo caressa cette fois sa moustache à rebrousse-poil.
— C’est un truc qui a été construit dans les années soixante ou soixante-dix, quand les Américains ont commencé à s’intéresser de nouveau à l’île après le départ des Anglais. Un jour, on a vu deux ou trois avions-cargos de l’US Air Force atterrir sur l’île. Le lendemain, des types chargés comme des mulets ont grimpé la montagne en se taillant un chemin à travers la jungle. Ils se sont arrêtés sur une zone un peu plus plate sur le flanc du volcan. Et ils ont déchargé tout leur barda. Il y avait des pelles, des pioches, des panneaux de métal, des tuyaux, des planches, bref, tout ce qu’il faut pour construire quelque chose.
— Pour construire quoi précisément ? le pressa Christopher.
— Précisément, j’en sais rien. J’ai vu ça de loin et, si je peux vous raconter quelque chose aujourd’hui, c’est grâce à la musique. Je devais avoir dix-huit ans à l’époque et j’aidais mon père à bâtir notre maison après qu’on avait émigré du Portugal. Les militaires écoutaient toute la journée des morceaux bien rythmés que je ne connaissais pas et que j’adorais. Alors, dès que j’avais du temps libre, j’allais me planquer dans la jungle autour de l’endroit où ils s’étaient mis à tout défricher et j’écoutais leurs radios cracher les Beatles, Led Zeppelin, Deep Purple, The Doors et tout ça… C’était le pied.
— Et vous les avez donc vus construire quoi exactement ?
— Eh bah, au bout de cinq mois, ils avaient terminé un beau baraquement et un autre avion a débarqué pour leur livrer du matériel électronique. De gros trucs pleins de boutons, de fils et d’écrans avec écrit Nasa dessus. J’avais jamais vu ça de ma vie. Ils ont tout rentré et, une semaine plus tard, d’autres types sont arrivés. Trois ou quatre gars, pas plus. Ils avaient plus des têtes d’intellos que de gros bras, contrairement aux premiers. Ils se sont installés là-dedans et je sais pas ce qu’ils y ont fait. Et comme ils n’écoutaient plus de musique dehors, j’y suis plus trop retourné. Juste comme ça, deux ou trois fois, par curiosité. De temps en temps, je voyais deux types sortir fumer une cigarette et discuter, mais ça n’allait pas plus loin.
Sarah intervint d’une voix douce.
— Vous vous souvenez de quoi ils parlaient ?
— Un peu, parce que chaque fois, la conversation était un peu la même. Ils disaient que les calculs étaient compliqués et qu’il fallait pas qu’ils se trompent. Et puis ils avaient l’air en colère parce que « les autres », j’sais pas qui c’était, faisaient trop de bruit et ça les empêchait de se concentrer. Un jour, il y en a même un qui a dit que ça le faisait flipper.
Sarah et Christopher se regardèrent brièvement.
— Et ensuite ? Que s’est-il passé ? demanda Christopher.
— Ça a dû durer huit ou dix ans et ils sont partis. Comme ça, du jour au lendemain. On n’a jamais su ce qu’ils étaient venus y faire et encore moins pourquoi ils avaient déguerpi comme des voleurs.
Christopher trépignait d’impatience. À ses côtés, Sarah dévisageait Edmundo, traquant le moindre signe de mensonge.
— Pourquoi vous avez dit que c’était un endroit que vous ne conseilleriez pas ?
— Eh bien, disons que s’ils sont venus s’installer ici, sur cette île paumée, c’est qu’ils voulaient pas que ça se sache, vous voyez. Et il y a eu des rumeurs comme quoi ils avaient piégé le terrain. Mais bon, c’est pas certain, hein ? Si vous voulez mon avis, vu comment ils ont filé, ils ont même pas eu le temps.
— Et vous n’êtes jamais allé voir à l’intérieur ?
— Ils ont condamné les portes avec des chaînes.
— Ça se casse, une chaîne ! suggéra Christopher.
— Déjà, c’est pas mon genre de chercher les ennuis. Mais en plus, avec la base militaire en bas, je me suis dit que c’était pas la peine de prendre de risques. Vous avez dû remarquer qu’on n’était pas nombreux ici. Alors, tout se sait tout de suite…
Le propriétaire du cottage soupira et haussa les épaules.
— Comment on va là-bas ? demanda Christopher.
— C’est pas évident. Faut passer par un sentier qui a dû être recouvert par la végétation et puis après, si je me souviens bien, faut contourner une espèce d’étang, s’il est encore là. Et là, il y avait un tout petit défilé entre les arbres que j’empruntais pour aller au baraquement. Peut-être qu’il en reste des traces.
— Vous nous accompagnez ?
Christopher regarda Sarah l’air de dire : « T’as vu l’âge du type ? »
— Vous êtes vraiment prêts à prendre le risque ?
Sarah acquiesça.
— On sera prudents. On a été reporters de guerre tous les deux. Et si j’en crois les chaussures et le bâton de marche que j’ai vus à l’entrée, vous aimez encore crapahuter.
— Ah, vous n’êtes pas photographe pour rien, vous. Vous avez l’œil. Bon, je veux bien vous y conduire. Mais pas tout de suite.
— Pourquoi ?!
La question échappa à Christopher avec plus de virulence qu’il ne l’aurait voulu.
— Avec ce brouillard ? Autant y aller les yeux crevés !
— Ça va passer quand ?
Le vieil homme haussa les épaules.
— Les nuages accrochent sur le haut de la montagne, alors ça dépend des vents. Et à cette époque, ça peut durer la journée. Vous voulez du thé d’ici là ?
Christopher serra les poings.
— Écoutez, je suis sûr que vous connaissez le chemin par cœur. Même dans le brouillard, vous devriez le retrouver.
— Il est toujours aussi pressé ? s’interrogea Edmundo en consultant Sarah.
Elle fit oui de la tête, l’air d’être également victime de l’impatience permanente de son collègue.
— Cela dit, c’est pas une si mauvaise idée d’y aller avec cette brume. Ça fera une anecdote de plus à raconter dans notre papier et une bonne façon de vous citer comme guide hors pair de la région : Edmundo Sargal évolue sur son île les yeux fermés. La preuve, il nous a conduits jusque sur ce site secret à travers la jungle dans un brouillard plus épais que du coton.
Le propriétaire du cottage sembla apprécier la citation de son nom dans un contexte aussi valorisant. Sarah acheva de le convaincre d’un dernier argument.
— Et entre nous, photographier un lieu comme celui que l’on cherche, nappé dans la brume, ça nous garantit que le rédac chef craque sur les photos et publie l’article illico. Et vous bénéficierez au plus vite des retombées médiatiques…
— Et vous photographiez avec quel appareil ?
Sarah fut un instant prise au dépourvu. Effectivement, elle ne transportait aucun équipement de photographe.
— C’est amusant que vous disiez ça, intervint Christopher. Quand je l’ai vue arriver les mains dans les poches, je me suis fait la même réflexion. Mais maintenant que je connais l’engin, je peux vous dire que l’iPhone 6S, c’est du solide : deux cents composants pour une seule lentille photographique, ça file un coup de vieux aux appareils de pros.