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Sarah tenait dans la main un petit dictaphone d’époque.

— Il était par terre.

— Dis-moi qu’il y a une cassette et que le lecteur fonctionne encore, la supplia Christopher.

— Il y a une cassette à l’intérieur, mais j’ai préféré attendre d’être avec toi pour vérifier si la lecture est encore possible.

Sarah appuya sur lecture et, sans surprise, rien ne se produisit. Elle retira les anciennes piles de leur compartiment puis dévissa le culot de sa lampe torche. Elle en récupéra les piles neuves et poussa un soupir de soulagement en constatant qu’elles étaient compatibles avec l’ancien dictaphone.

Christopher se rapprocha pour être sûr de ne rien rater. Sarah appuya sur la touche Play.

On entendit un son distordu et Sarah stoppa net la lecture.

— Mais qu’est-ce que tu fais ? s’exclama Christopher.

— Ce bruit, ça veut dire que la bande est tordue et qu’elle va se casser ou se déchirer.

— Montre-moi !

Sarah éloigna la cassette de la main de Christopher.

— Il faut remettre la bande droite et ensuite essayer de la rembobiner à la main. Ça demande de la patience et de la minutie. Pas sûre que tu sois en état…

— T’as raison.

Sarah remonta à l’étage, ressortit du bâtiment pour récupérer un tournevis dans la boîte à outils et rejoignit Christopher dans la salle d’étude de son père. Puis elle prit place derrière le bureau, éjecta la cassette et en dévissa la coque.

Christopher s’assit par terre, à côté de sa pile de livres, et consulta avec intérêt le manuel consacré à la neurobiologie. Le livre était si complet, si précis et si technique qu’il ne savait pas par où commencer. Il y reviendrait peut-être plus tard et s’intéressa à l’ouvrage consacré aux Vikings.

Il constata avec soulagement qu’ici, certains paragraphes étaient soulignés. Et ces derniers traitaient tous de la façon dont les Vikings terrorisaient leurs ennemis. L’auteur y développait la façon dont ce peuple parvenait à conditionner leurs enfants en leur inculquant dès le plus jeune âge la peur comme une faiblesse et une faute et non comme un réflexe naturel de protection. À force de répétition et de coups, ils transformaient leur progéniture en véritables machines de combat.

Christopher leva les yeux de l’ouvrage, commençant peut-être à comprendre le thème qui sous-tendait les recherches de son père.

Assise derrière le bureau, tout à son ouvrage de réparation, Sarah manipulait la bande magnétique tordue avec une précision et une précaution qui confinaient à la chirurgie. Elle avait récupéré le crayon à papier qui traînait encore là et l’utilisait pour manipuler la bande sans la souiller de ses doigts. Quand elle l’aurait remise à plat, elle n’aurait plus qu’à la rembobiner en faisant tourner les moyeux grâce au crayon à papier.

Poussant un soupir en se massant la nuque, Christopher regarda sa montre. Dans six heures trente maintenant, Lazar allait les rappeler.

— T’en es où ? pressa-t-il Sarah.

Elle se redressa, prenant elle aussi quelques secondes de répit. La bande s’était avérée beaucoup plus emmêlée et tordue qu’elle ne le croyait. Elle n’avait aucune certitude de parvenir à la rembobiner sans la déchirer.

— Laisse-moi encore un peu de temps, se contenta-t-elle de répondre. Et toi, tu trouves quoi ?

— Il y a quelque chose qui se dessine, mais faut que j’en lise plus.

Christopher se remit au travail et s’empara du Singe nu du zoologiste Desmond Morris. Il fut surpris de voir qu’un seul passage avait été souligné. Le paragraphe sélectionné expliquait que certaines phobies humaines, comme celles des araignées ou des serpents, avaient très probablement une origine évolutive profonde puisqu’elles étaient universelles chez l’homme. En d’autres termes, elles étaient l’héritage de nos ancêtres, qui eux-mêmes n’étaient pas encore des hommes.

À cette lecture, Christopher commença à sentir que son intuition se confirmait.

Il rangea Le Singe nu à ses côtés et ouvrit l’un des derniers livres oubliés sur la bibliothèque : un recueil de témoignages sur les pires moments de vie des soldats de la guerre 14-18. Il lui fallut deux heures supplémentaires pour tous les lire, mais, lorsqu’il eut terminé l’étude du dernier paragraphe, son cœur battait un peu plus vite.

Avant de livrer sa conclusion à Sarah, il voulut être certain de n’avoir rien raté. Et ce qu’il apprit dans les biographies de Marie-Antoinette et de Thomas More faillit lui arracher un cri de victoire. Pour chacune de ces biographies, les seules pages soulignées racontaient la terreur des deux condamnés à mort et comment l’un et l’autre, au fond de leur prison, avaient vu leurs cheveux blanchir en l’espace d’une nuit.

Christopher referma les dernières pages et se tourna vers Sarah.

— Je crois que j’ai compris…

Sarah releva lentement la tête de sa bande magnétique, interrogeant Christopher du regard.

— Leurs recherches concernaient la peur. Avec un grand P. C’est le sujet récurrent souligné dans chacun des ouvrages…

— … et le patient 488 de Gaustad est mort de peur.

Christopher se leva, comme saisi par une révélation, oubliant presque la gravité du moment.

— Mon père et ses associés étudiaient donc les mécanismes de la peur chez l’homme. Mais, en s’intéressant tout particulièrement au cerveau reptilien, ils cherchaient à décrypter non pas les peurs, mais la peur au sens universel. Celle qui se meut au fond du cerveau de toute l’espèce humaine. La peur originelle gravée, qu’on le veuille ou non, dans notre mémoire collective. Et par conséquent, celle contre laquelle on ne peut pas lutter.

Sarah approuva en développant l’idée de Christopher.

— Et on peut aisément supposer que si la CIA était mêlée à ça et que ton frère a soupçonné une application militaire, c’est que les recherches de ton père et de ses associés visaient la fabrication d’une arme. Une espèce d’arme psychologique capable de déclencher une peur incontrôlable chez n’importe quel ennemi.

— Exactement, approuva Christopher, ravi de voir que Sarah aboutissait à la même conclusion que lui. Restent trois questions : comment ont-ils procédé pour essayer d’identifier cette peur ? L’ont-ils trouvée ? Et à quoi ressemble-t-elle ?

— Si la peur qu’a ressentie le patient 488 a pu le tuer, on peut supposer que la réponse à la seconde question est oui, répondit Sarah. Les cobayes qui ont servi ici aux expériences de ton père ont éprouvé la peur absolue.

Elle semblait troublée, mais le moment n’était pas à la réflexion.

— Pour les deux autres questions, reprit-elle, il nous manque des pièces du puzzle. Les seuls éléments tangibles à notre disposition sont cet étrange appareil de mesure dans la salle d’opération et cette bande magnétique.

Christopher regarda sa montre. Il leur restait quatre heures et vingt-deux minutes exactement pour répondre à Lazar.

— Termine ton travail sur la cassette, je vais voir cette machine.

Christopher quitta précipitamment la pièce pour rejoindre la salle d’opération.

À la lueur de sa lampe de poche, il repéra vite l’appareil dont lui avait parlé Sarah.

Il fut lui aussi incapable de donner plus de sens à la deuxième jauge surmontée de la lettre T et graduée de la notion – X jusqu’à l’énigmatique lettre P. Il eut beau imaginer toutes sortes d’hypothèses sur la signification de ces lettres, aucune ne lui sembla cohérente.

Il inspecta de nouveau l’appareil avec une minutie infinie, à la recherche d’une inscription, d’un petit bouton qu’ils n’auraient pas vus. N’importe quoi qui puisse l’aider à percer le mystère de cette boîte.