C’est au cours de ce nouvel examen qu’il souleva la machine et y découvrit une mince plaque de métal vissée.
Il trouva un scalpel avec la pointe duquel il parvint à desserrer les quatre vis, retira la lamelle métallique et révéla deux minuscules boutons. Au-dessus du premier était écrit « reset » et au-dessus du second « memory ».
Christopher fonça vers une des armoires vitrées de la salle d’opération et en ouvrit les tiroirs. La plupart contenaient des restes de bandages, des sachets en plastique et même quelques ustensiles médicaux. Ce n’est que dans un carton abandonné au fond du placard le plus bas qu’il trouva des fournitures de bureau, dont un paquet de rubans d’impression encore sous film. Il déchira le plastique et retourna vers l’imprimante où il remplaça les vieux rubans secs par les nouveaux.
Une fois que tout lui sembla en ordre, il appuya sur le bouton « memory » censé restituer la ou les dernières impressions effectuées. Puis il attendit, les yeux rivés sur l’appareil, retenant son souffle.
Soudain, les rails de l’imprimante se calèrent, comme s’ils s’apprêtaient à lancer une impression. Christopher serra le poing contre ses lèvres.
— Démarre ! Démarre, bordel ! fulmina-t-il.
Sa voix résonna dans la grande salle. Il se pencha au-dessus de l’appareil pour vérifier que rien ne coinçait le mécanisme et retint son souffle quand l’aiguille à imprimer se mit à frapper contre le ruban dans un grésillement aigu.
Quand la première feuille sortit centimètre par centimètre, il mit un peu de temps à saisir ce qu’il voyait. C’est lors de la seconde impression qu’il comprit.
Et lorsque l’imprimante cracha la troisième feuille, il laissa échapper un souffle de stupéfaction.
Il s’empara des trois documents et retourna voir Sarah en courant.
Épuisée par son travail d’horloger, Sarah terminait de tendre la bande qu’elle avait enfin redressée sur les têtes de lecture. Un dernier tour de crayon et elle releva la tête en laissant échapper un long soupir. Elle avait terminé.
Christopher déboula au même moment dans la pièce en brandissant des feuilles.
Sarah lui fit signe de ne pas faire de bruit.
— J’ai terminé de rembobiner la bande. Écoute.
Christopher se figea quand l’inspectrice appuya sur la touche « Play » du vieil appareil.
On entendit un souffle, des bruits de manipulation, puis une voix. Christopher frissonna en reconnaissant celle de son père.
« 12 septembre 1968. Deuxième année et quarante-six jours de recherche, Nathaniel Evans. Le LS 34 s’est avéré être un très bon accélérateur de régression sous hypnose sur nos trois patients. Nous avons ce matin atteint le troisième palier temporel que nous ne pensions franchir que dans une quinzaine de jours. Le graphortex fonctionne mieux que nous l’espérions et offre une lisibilité troublante des images le plus émotionnellement impactantes générées dans l’esprit de nos sujets sous hypnose… Les données visuelles imprimées sont… conformes aux étapes évolutives majeures du genre humain… Nous devons cependant pousser plus loin la régression afin d’obtenir le résultat cherché et fournir au département de la Défense des éléments exploitables… »
Il y eut d’autres bruits mécaniques et l’enregistrement se termina.
Christopher et Sarah écoutèrent en silence la fin de la bande, espérant recueillir d’autres confessions, mais on ne percevait plus qu’un souffle. Sarah laissa malgré tout le magnétophone tourner pour être certaine de ne rien rater.
Sans dire un mot, Christopher tendit les trois feuilles qu’il avait imprimées et guetta la réaction de Sarah.
À son tour, elle n’en revint pas. Sur chacune d’elles s’étalait un dessin grossièrement tracé, mais dont la forme était reconnaissable : un poisson, un arbre et des flammes.
— Où as-tu trouvé ça ?
— C’était dans la mémoire de l’appareil, le graphortex, murmura Christopher. Et si j’ai bien compris, ces images viennent du cerveau des cobayes que cette machine a été capable d’enregistrer et de retranscrire.
Sarah mit un temps avant de se reprendre. La découverte était difficile à assimiler.
— Ces impressions sont les images que les cobayes voyaient dans leur tête au cours de leur séance d’hypnose. Celles qu’ils reproduisaient inlassablement ensuite sur les parois de leurs cellules.
Christopher avait peine à y croire lui-même.
Sarah reprit les feuilles et les contempla à nouveau.
— Résumons. Les recherches de ton père tendaient à identifier la peur universelle, celle qui serait commune à toute l’espèce humaine. Et pour cela, il aurait inventé un appareil capable d’enregistrer et d’imprimer les images produites par le cerveau de ses cobayes. Des cobayes soumis, semble-t-il, à une hypnose qualifiée de régressive. Autrement dit qui remonte dans le temps, si je ne me trompe pas. Et ce sont ces trois symboles du poisson, de l’arbre et du feu qui en résultent chaque fois, quel que soit le cobaye…
— Sur l’enregistrement, mon père parle à un moment d’atteindre le troisième palier, dit Christopher en allant chercher la fiche plastifiée présentant la découpe triunique du cerveau humain.
— Autrement dit… tu penses qu’ils ont fait régresser leurs cobayes jusqu’à explorer les souvenirs inconscients contenus dans le cerveau reptilien. À se remémorer des émotions qui ne font pas partie de leur propre vécu, mais de celui de l’espèce humaine… Là où se trouvent les réflexes incontrôlables, et la peur à l’état pur. Admettons, mais la signification des trois symboles, c’est quoi, c’est la représentation de cette peur universelle ?
Christopher ne répondit pas tout de suite. Et puis tout d’un coup, il saisit le manuel de neurobiologie qu’il avait parcouru quelques heures plus tôt sans rien y comprendre.
Il chercha avec succès un chapitre consacré au cerveau triunique. Il lut quelques lignes et s’arrêta.
— Non, ce ne sont pas les symboles de la peur.
— Alors, c’est quoi ? demanda Sarah, inquiète.
— Je…
— Quoi ? Qu’est-ce que t’as lu ?
Christopher se mordit l’intérieur de la joue, regarda Sarah d’un air dépassé, puis se mit à relire le passage qu’il venait de consulter. À voix haute et d’un débit haché.
– 38 –
— Le cerveau reptilien aurait environ quatre cents millions d’années, ce qui remonterait à l’époque où les premiers êtres vivants complexes vivant dans l’océan, en l’occurrence les poissons, sortent de l’eau et développent des facultés adaptées à la vie terrestre.
Christopher fit une pause, s’humecta les lèvres et reprit :
— Le cerveau limbique s’est formé il y a soixante-cinq millions d’années, au moment où apparaissent les premiers bipèdes qui vivaient et ont vécu pendant plusieurs millions d’années dans les arbres. À la fois leur lieu de vie au sens propre, puisqu’ils s’y déplaçaient et y dormaient pour se protéger des prédateurs, mais aussi leur source principale de nourriture.
Sarah avait peine à croire ce qu’elle entendait et, pourtant, tout semblait si logique. Christopher acheva la démonstration.
— Et enfin, le troisième cerveau, le néo-mammalien n’aurait que trois millions six cent mille ans, ce qui correspond à l’apparition des australopithèques et à la découverte du feu qui va radicalement changer l’évolution de ce qui va devenir l’espèce humaine.
Il referma le livre et se tourna vers Sarah, qui regardait sans y croire les feuilles imprimées du poisson, de l’arbre et du feu. Ces trois symboles enfouis au fond de chacun d’entre nous.