— Mais tu n’arriveras jamais à les affronter toute seule.
— On n’a pas le choix. Ce sont des pros. Tu n’as pratiquement aucune chance contre eux. En attendant, prends le dictaphone, c’est une preuve pour Lazar… au cas où. Bref, prends-le et donne-moi un livre.
— Quoi ?
— Un livre !
Christopher ne comprenait pas comment ils allaient pouvoir sortir vivants de ce guêpier ni ce que Sarah envisageait de faire avec un livre, mais il s’exécuta.
Entre-temps, Sarah saisit la lampe posée sur le bureau et déchira d’un coup de dents un petit morceau du tissu de l’abat-jour. Puis elle retira l’une des quatre tiges de métal soutenant l’armature en tissu.
Sans se retourner, elle saisit le livre que lui tendait Christopher, coinça la tige entre les pages en la laissant dépasser et l’enfonça d’un coup sec dans la prise électrique. Le court-circuit provoqua une flamme qui s’échappa du mur et on entendit plusieurs ampoules exploser dans le couloir.
— L’obscurité sera à notre avantage. Je vais te donner du temps pour les contourner.
— Sarah, chuchota Christopher en lui posant la main sur le bras, si… je n’y arrive pas. Je t’en conjure, sauve Simon.
Elle détestait faire des promesses qu’elle ne pourrait peut-être pas tenir. Au plus profond d’elle-même, elle lui jura qu’elle ferait tout ce qu’elle pourrait, mais, en façade, elle préféra le rassurer.
— Ce ne sont que des humains que l’on doit affronter, d’accord ? Et ils ne peuvent pas être armés. N’oublie pas ça. Dès que je suis sortie, tu te glisses dehors à plat ventre et tu rampes pour rejoindre l’étage. De là, ne m’attends pas, cours vers la base militaire. On se retrouve là-bas.
Christopher acquiesça machinalement.
Sarah lui adressa un dernier regard dans lequel il discerna la lueur d’une parole refrénée, mais elle demeura silencieuse et s’approcha de la porte.
Hotkins avançait à pas feutrés dans le couloir souterrain, seulement éclairé par sa lampe torche braquée devant lui. Johanna le suivait en marchant à reculons, couvrant leurs arrières.
Ils avaient descendu l’escalier menant au sous-sol et obliqué tout de suite à gauche. Ils venaient de bifurquer au coude du couloir.
Hotkins toucha Johanna à la cuisse pour lui signifier de s’arrêter. Elle tourna la tête et il lui indiqua la porte du bureau. Elle venait tout juste de remarquer qu’elle était entrebâillée lorsque le battant s’ouvrit à la volée, libérant une silhouette féminine qui se précipita vers la salle d’opération.
— Sors de là ! Ils arrivent ! hurla Sarah comme si elle s’adressait à quelqu’un enfermé dans le bloc opératoire.
Hotkins et Johanna captèrent tous les deux la fugitive dans le faisceau de leur lampe. Hotkins s’élança à sa poursuite.
Johanna lui emboîta le pas et s’arrêta juste avant de franchir la porte à double battant. Elle avait étudié le plan du bâtiment et il n’était pas logique que l’inspectrice crie à son coéquipier de sortir, puisque la seule issue était justement le couloir où elle et Hotkins se trouvaient. Pourquoi lui aurait-elle ordonné de se jeter dans la gueule du loup ?
D’un rapide mouvement circulaire, elle braqua sa lampe vers la porte de la pièce d’où l’inspectrice était sortie en courant et s’approcha de l’entrée à pas de velours.
Christopher se figea. À plat ventre sur le sol, il avait suivi le conseil de Sarah à la lettre et profité de sa diversion pour ramper discrètement hors du bureau et tout de suite longer le mur à plat ventre en espérant rejoindre l’escalier menant à l’étage.
Il avançait lentement en priant à chaque mouvement de ne pas faire de bruit en frottant le sol maculé de minuscules résidus de béton.
Alors, lorsque le rayon de lumière passa juste au-dessus de sa tête, il crut que c’en était fini. Il s’arrêta de respirer, tapi dans l’ombre. On entendit un violent choc de métal dans le bloc opératoire. La tueuse se retourna brièvement vers l’origine du bruit avant de reconcentrer son attention sur son objectif.
D’une démarche lentement déroulée, elle passa juste derrière Christopher. Sa lampe et sa vigilance étant braquées sur la porte, elle ne pouvait pas le voir. Prudente, elle stoppa avant d’entrer à moins d’un mètre des pieds de Christopher qui s’était arrêté de respirer.
Elle poussa le battant du bout des doigts et attendit que le grincement des gonds prenne fin pour pénétrer courbée dans le bureau.
Christopher se redressa sans faire de bruit et marcha accroupi, avec encore plus de précautions, espérant que les battements affolés de son cœur ne s’entendent pas. Puis, arrivé à l’escalier, il déroula ses pas sur les marches pour gagner l’étage supérieur.
Johanna avait rapidement constaté que la pièce d’où était sortie l’inspectrice était en réalité vide. Ils avaient été dupés. Elle en ressortit en courant et rejoignit l’escalier en un instant.
Elle aperçut tout juste le dos de Christopher et sauta de marche en marche pour le rattraper.
– 41 –
En courant à l’aveugle dans le bloc opératoire, Sarah s’était cognée contre un chariot de soins qui s’était renversé par terre dans un boucan assourdissant. Elle eut tout juste le temps de se cacher derrière un brancard que Hotkins pénétra dans la salle avec fracas.
Il inspecta l’endroit de sa lampe et progressa, aux aguets. Sarah se figea et sut qu’elle devrait frapper la première si elle voulait avoir une chance de battre son adversaire plus fort qu’elle.
Hotkins fouillait la pièce, prêt à frapper à tout moment. Et alors qu’il longeait le brancard derrière lequel Sarah était cachée, la civière lui rentra dedans avec force au niveau du ventre.
Sa puissante musculature abdominale lui permit d’encaisser le coup et, plus rapide que Sarah ne l’avait prévu, il lui saisit le bras pour la tirer à lui d’un mouvement brusque.
Sarah fut projetée à terre, le bras tordu dans le dos. Tout était allé si vite qu’elle n’avait pas eu le temps de réagir. Après tous ces efforts, toute cette fuite, elle était à sa merci et il allait la tuer.
Alors, au lieu de suivre le mouvement de contorsion que Hotkins appliquait sur son bras, elle força brusquement dans le sens inverse. On entendit un craquement osseux suivi d’un déchirant cri de douleur quand son épaule se déboîta.
Pris de court, Hotkins ne put éviter le pied avec lequel Sarah le faucha en se retournant. Il perdit l’équilibre et se rattrapa au mur. Sarah le frappa à la tête de sa main valide, puis lui décocha un coup de genou dans l’entrejambe.
Elle s’apprêtait à le cogner de nouveau, mais il bloqua son geste et, la retournant comme une poupée, la plaqua au mur en l’étranglant. Sarah tenta de se libérer, mais aucune de ses tentatives ne fit céder la résistance de son adversaire.
Les doigts d’Hotkins serraient son cou pour lui briser l’os hyoïde. Elle ne respirait plus et se débattait comme un poisson à l’agonie. Son visage n’était plus qu’une boule de douleur. Sa dernière pensée fut pour Christopher à qui elle aurait voulu demander pardon. Pardon d’avoir échoué.
Christopher courait, possédé par la peur de l’animal traqué. Il fit irruption dans la chambre qui abritait l’entrée de l’escalier secret, se précipita au-dehors et détala de toutes ses forces vers la sortie du baraquement. Derrière lui, il entendit le talonnement rapide de sa poursuivante.
Les poumons en feu, il atteignit la porte d’entrée et réalisa trop tard qu’elle était bloquée par une chaîne et un cadenas. Leurs adversaires avaient tout prévu.
Christopher se retourna. Johanna n’était qu’à dix mètres de lui. Il faillit se recroqueviller par terre en attendant la mort, mais son instinct le guida dans la première pièce, l’une des chambres abandonnées. Il s’accroupit derrière une commode, tremblant de tout son corps. Il était piégé, sans armes, sans savoir se battre, traqué par une femme dont le métier était de tuer.