Il chercha autour de lui de quoi frapper, mais il n’y avait rien. Il plongea même la main dans sa poche en espérant y trouver quelque chose. Et à cet instant, la porte s’ouvrit avec fracas.
Johanna poussa la porte d’un coup de pied, méfiante malgré la vulnérabilité de sa cible. Le vieux matelas jeté au sol, la table de chevet poussiéreuse et la commode branlante étaient tels qu’ils les avaient trouvés lors de leur premier passage. Mais le journaliste restait invisible.
Elle entra avec précaution lorsqu’il lui sembla entendre des chuchotements provenir de derrière la commode. Interloquée, Johanna braqua sa lampe dans la direction des murmures et éclaira la forme accroupie de Christopher, blotti derrière la paroi latérale du vieux meuble. Il était là, attendant la mort telle une bête apeurée, les mains plaquées sur les oreilles, comme s’il préférait ne pas savoir quand le coup fatal l’achèverait.
Ignorant les chuchotements dont elle ne comprenait pas la provenance, Johanna se planta devant lui et empoigna ses cheveux. Christopher lutta contre le réflexe de se débattre et garda les mains écrasées sur ses oreilles. Johanna lui tira la tête en arrière et l’abattit contre le coin de la commode lorsqu’un cri épouvantable la transperça avec tant d’acuité qu’elle perdit tout contrôle de son corps.
Lâchant la tête de sa victime, elle tituba en frappant dans le vide, balayant la lampe de chevet posée sur la commode puis tombant à genoux, terrassée par l’angoisse, les bras ballants, envahie par une peur dont rien ne pourrait la délivrer.
Quand le son s’arrêta enfin, son regard était voilé de larmes, son cœur n’était plus qu’affolement et son être entier était frappé d’asthénie.
C’est là que, du coin de l’œil, elle saisit l’ombre au-dessus d’elle. Mue par des réflexes ancrés en elle depuis des années, elle trouva la force de se relever.
Christopher ne s’y attendait pas et, bien que Johanna ait agi avec une piètre célérité, il paniqua. Elle plongea sur lui et ils chutèrent tous deux dans une explosion de poussière.
Johanna cherchait la gorge de Christopher.
Il se débattit violemment, y croyant à peine lui-même, et elle finit par lâcher prise. Il se remit debout tandis que Johanna se redressait à son tour, chancelante, l’esprit encore désorienté. Christopher prit son élan et la percuta d’un coup d’épaule.
La tueuse bascula à la renverse. Son crâne heurta le coin de la commode et son menton retomba sur sa poitrine, comme la tête trop lourde d’une poupée de chiffons.
Les cheveux en désordre, brûlant d’une fièvre qu’il ne connaissait pas, Christopher s’approcha de la tueuse inerte, s’agenouilla et tâta son pouls avant de reculer d’un pas.
— Merde…
Elle vivait encore.
Il regarda par terre et repéra la lampe de chevet brisée. Il en ramassa le pied en bois et arma son bras pour achever sa victime.
Sa main tremblait, ses mâchoires se crispèrent d’une haine qui n’était pas dans sa nature.
Il allait devoir la frapper à plusieurs reprises jusqu’à ce que son crâne éclate, comme un bourreau s’acharne sur un condamné dont il n’a pas réussi à trancher la tête du premier coup.
Plusieurs secondes d’un éprouvant combat interne s’écoulèrent et Christopher renonça. Il était incapable de tuer de sang-froid.
Furieux contre lui-même, il déchira des bandes de tissu dans les draps du vieux matelas puis ligota fermement les pieds et les mains de la tueuse avant de la bâillonner. Il la traîna ensuite jusqu’aux tuyaux de chauffage fixés au mur et la ligota avec fermeté.
Quand il fut certain que, même éveillée, elle ne pourrait pas bouger d’un centimètre, il fouilla ses poches et y trouva un billet d’avion aller-retour entre Ascension et Brize Norton, un passeport et surtout un plan du bâtiment dans lequel ils étaient.
Il le déplia et ses yeux s’arrêtèrent rapidement sur un détail qui lui procura une nouvelle poussée d’adrénaline : à côté du bureau de son père une autre salle était effectivement signalée et une note précisait que le passage secret s’ouvrait bien grâce à un bouton situé sous le bureau. La zone était reliée à une flèche rouge se terminant par l’annotation « détruire en priorité ».
Christopher s’assura une nouvelle fois des liens qui retenaient la tueuse. Il s’apprêtait à rejoindre Sarah quand il constata que le dictaphone gisait brisé sur le sol. La cassette était elle aussi écrasée et la bande déroulée et déchirée.
Il rejoignit l’escalier souterrain, récupérant la pioche au passage. Sachant qu’il ne pourrait désormais plus compter sur le cri enregistré pour sauver sa vie, il descendit les marches en étouffant la lumière de sa torche sous ses vêtements, attentif au moindre bruit, et inquiet de ne pas avoir de nouvelles de Sarah.
Quand il atteignit le coude du couloir qui menait à la salle d’opération, il aperçut une très faible lueur, provenant non pas du bureau de son père, mais bien du bloc médical.
Et soudain, son sang se glaça. De la salle d’opération, Sarah venait de hurler son nom dans une plainte de supplication.
Son premier réflexe fut de courir pour aller vers elle. Mais il se ravisa brutalement. Et si c’était un piège ? Et si le type qui l’avait suivie l’attendait derrière la porte pour le tuer ? Non, Sarah n’aurait jamais cédé, même sous la torture.
Elle appela de nouveau Christopher dans un cri qui se termina en sanglots. Elle qui ne laissait rien transparaître ni de ses joies ni de ses peurs, elle hurlait. Christopher frissonna en imaginant ce qu’elle endurait pour renier le courage et la retenue qui ne semblaient jamais la quitter. Elle avait besoin de lui comme lui avait eu besoin d’elle jusque-là. Il devait lui venir en aide.
Christopher était mortifié par son dilemme. Le dernier ultimatum de Lazar allait arriver à expiration d’une minute à l’autre. Et s’il profitait du fait que le second tueur était occupé avec Sarah, il aurait le temps d’ouvrir le passage secret, de trouver les dernières réponses et de sauver Simon. En revanche, s’il essayait de sauver Sarah, il risquait sa vie avec une quasi-certitude et par conséquent condamnait celle de Simon.
Dévasté par la honte, chassant la culpabilité avec toute la rage de l’amour qu’il avait pour son fils adoptif, Christopher détourna le regard de la porte à double battant et entra dans le bureau. Il se précipita vers le passage secret entrouvert et y glissa la tête de la pioche pour faire levier. Il s’appuya sur le manche et poussa de toutes ses forces. Le mur avança de quelques millimètres seulement. Il recommença, manqua se tordre le poignet, mais le mur ne bougea plus. Exténué, Christopher en aurait pleuré de rage. Tout seul, il n’aurait pas la force de pratiquer une ouverture pour s’y faufiler. Il ne restait plus qu’une solution.
– 42 –
Elle crut d’abord que c’était dans son rêve, ou plutôt son cauchemar. Mais la voix se fit plus proche, plus réelle. Et elle ouvrit les yeux.
— C’est bien, mon enfant… Réveille-toi, car tu vas bientôt t’endormir pour longtemps.
Sarah sentit la douleur irradier dans son bras. Elle voulut saisir son poignet, mais elle était ligotée à une chaise. La voix venait de son dos.
— Quelle heure est-il ? souffla-t-elle.
— Quelle heure est-il ? répéta Hotkins. C’est la première fois que j’entends quelqu’un me demander ça avant de mourir. Mais je vais te répondre, il est 4 h 08 précisément.