— Je vous écoute, répondit Lazar de sa voix fatiguée et malade.
Christopher prit une inspiration et lut l’intégralité du texte et des notes à Lazar.
Un long silence suivit ses derniers mots. Il regarda Sarah, son cœur tapant contre sa poitrine, attendant le verdict de vie ou de mort du ravisseur de Simon.
— L’âme… répéta Lazar. C’est donc ça dont votre père cherchait à prouver l’existence… Votre père était une ordure, mais un génie à qui on aurait dû donner tous les moyens dont il avait besoin pour aller au bout de sa recherche.
— Maintenant que vous savez, à vous de tenir votre promesse.
— Vous avez fait un excellent travail, vous et votre collègue, reprit Lazar avant de partir dans une quinte de toux.
Il se racla la gorge et poursuivit :
— Vous m’apportez des réponses que j’attendais depuis si longtemps. Vous ne pouvez imaginer le sens que vous venez de donner à mon existence…
— Je viens chercher Simon. Dites-moi où !
— Ce que vous venez de lire ne vous donne pas le vertige ? N’avez-vous pas le sentiment que 99 % des hommes et des femmes vivent dans l’ignorance la plus crasse ?
Christopher mordait désormais la chair de son pouce.
— Passez-moi Simon ! Tout de suite !
Et à sa grande surprise, il entendit la voix du petit garçon. Sarah fut elle aussi étonnée, mais n’osa dire à Christopher que ce n’était pas bon signe.
— Simon ! Fais tout ce qu’on te dit et j’arrive, d’accord ? C’est bientôt terminé. J’ai trouvé ce que le monsieur cherchait. Il te fera plus rien.
— J’ai mal, gémit le petit garçon.
— Vous ne lui avez rien donné contre la douleur ?! hurla Christopher.
— Vous l’aimez ce petit, hein ? reprit Lazar.
— Ça suffit maintenant, vous valez mieux que ça.
— Vous l’aimez, oui, bien sûr, mais jusqu’où seriez-vous prêt à aller pour le sauver ?
— J’ai fait tout ce que vous m’aviez demandé ! Tout !
— Vous m’avez apporté la théorie, Christopher. Je veux la pratique. Je veux connaître la réponse à la question que votre père a posée. Je veux savoir s’il y a quelque chose après la mort ! Et si oui, quoi. Vous seuls avez le graphortex en votre possession.
— Mais c’est impossible, il faudrait mour…
Christopher ne termina pas sa phrase.
— Eh oui, l’un de vous deux va devoir mourir pour sauver l’enfant, confirma Lazar. Filmez le déroulé de l’expérience. Je veux être certain que vous n’avez rien inventé. Je vous rappelle dans une heure.
Christopher balaya d’un revers de main les notes de son père qui s’éparpillèrent dans l’obscurité.
— Espèce d’enfoiré ! Ça ne s’arrêtera jamais !
Sa colère déversée, il croisa le regard de Sarah.
— Tu penses à la même chose que moi ? demanda-t-elle.
— Je ne pourrai pas la tuer de sang-froid. Je n’ai pas pu le faire tout à l’heure. C’est pour ça que je l’ai ligotée.
— Avant de passer à elle, jetons un œil à son coéquipier. Il était à l’agonie, peut-être qu’il n’est pas encore mort…
Sarah ressortit du vestibule secret et courut vers le bloc opératoire, suivie de Christopher. Elle avisa immédiatement le corps d’Hotkins allongé par terre dans une flaque de sang.
Christopher, qui venait d’entrer à son tour, se dirigea vers le plafonnier opératoire et enclencha l’interrupteur. À son grand soulagement, la lumière éblouissante d’un spot irradia dans la pièce.
La salle d’opération devait être reliée à un circuit électrique indépendant, songea-t-il, raison pour laquelle le court-circuit qu’ils avaient provoqué tout à l’heure n’avait pas atteint cette partie du bâtiment.
Sarah s’agenouilla près du corps de l’ancien Marine et ausculta son pouls. Après quelques secondes, elle hocha la tête.
— Il vit encore… Aide-moi à le porter sur la table.
— J’arrive pas à croire ce qu’on est en train de faire, rétorqua Christopher en soulevant le corps du tueur sous les bras.
Ils le traînèrent péniblement et le hissèrent sur la table d’opération.
Quand ils lui fixèrent les poignets et les chevilles à l’aide des lanières de cuir reliées au chariot, Hotkins émit un gémissement. Par réflexe, Christopher s’écarta.
Sarah lui tendit les électrodes.
— Ne traînons pas.
Christopher ajusta les pastilles de plastique sur le front et les tempes de l’ancien Marine.
— Je sais même pas si c’est comme ça que ça se pose. Et puis j’ai l’impression qu’il est en train de se réveiller.
— Enclenche le graphortex ! Dépêche-toi !
Le tueur venait d’émettre un gémissement et de tourner la tête. Christopher s’assura qu’il restait suffisamment de papier dans l’imprimante, puis alluma l’appareil. Les cadrans s’éclairèrent et les aiguilles s’agitèrent. L’aiguille de la mesure du temps se plaça sous la lettre P pour désigner le présent. Et l’indicateur du rythme cardiaque afficha une faible cadence entre 19 et 20.
— Et maintenant, on fait quoi ? demanda Christopher. On attend qu’il meure ?
— Filme.
Christopher tira son téléphone de sa poche, enclencha le mode vidéo et cadra le corps d’Hotkins allongé sur la table d’opération, puis le graphortex auquel il était relié.
Le tueur gémit de nouveau et remua franchement cette fois.
Sarah trouva un scalpel parmi les ustensiles médicaux. Elle s’approcha d’Hotkins, sut qu’elle ne devait s’accorder aucun instant de réflexion, inspira et entama un mouvement du bras pour lui trancher la gorge.
Mais son cerveau ne put donner l’ordre à son corps de procéder au sacrifice. La main tremblante, elle tenta une nouvelle fois d’accomplir ce qu’elle considérait comme un devoir pour sauver Simon. Mais la lame glissa entre ses doigts et rebondit par terre dans un tintement métallique.
Hotkins émit une protestation qui se termina dans un borborygme. Du sang coulait de sa bouche, mais ses yeux vitreux crachaient encore leur haine.
Sarah et Christopher contemplèrent son agonie, écœurés de guetter ainsi le dernier souffle d’un homme pour user de sa mort à leur profit.
Hotkins lutta encore quelques minutes qui furent un supplice d’impatience pour ses bourreaux silencieux. Et enfin, il rendit son dernier souffle dans un murmure à peine audible où l’on ne distingua que le mot « enfer ».
Sarah détourna le regard pour l’orienter vers l’aiguille mesurant les battements du cœur. Elle se rabattit vers la gauche du cadran et se rapprocha lentement de 0.
— C’est fini… Il est mort.
Hotkins avait le visage blanc et sa tête était retombée sur le côté, un filet de salive mêlée de sang coulant au coin de sa bouche. Sarah était de plus en plus dubitative quant à l’issue de leur macabre expérience. Mais, après une trentaine de secondes, on entendit un bip régulier se déclencher. Il émanait du graphortex, comme s’il était en attente d’un signal.
Christopher continuait à filmer, passant du graphortex au visage du cadavre, guettant la moindre manifestation du capteur d’ondes cérébrales qui égrainait son signal comme un radar ne captant qu’un infini silence.
Et puis soudain, l’imprimante se positionna en mode attente, comme si elle venait de recevoir une information qu’elle s’apprêtait à traiter.
Christopher pointa son téléphone vers l’imprimante.
Sarah ne bougeait plus.
L’aiguille du cadran du graphortex marquée de la lette T s’affola et se mit à taper contre la limite – X.