Le directeur baissa les yeux vers son pouce meurtri en haussant les épaules.
— Je reconnais que ce n’est pas le meilleur exemple pour un directeur d’hôpital psychiatrique. Mais on a tous nos petites faiblesses, n’est-ce pas ?
Sarah ne savait trop que penser de cette réponse. Mais elle n’avait aucune envie d’entamer la conversation sur ce sujet. Et de toute façon, il était temps qu’elle regagne le commissariat pour taper son rapport, pour ensuite rentrer chez elle et affronter son propre drame.
En proie à une brutale poussée d’anxiété, elle allait prendre congé du directeur quand une voix grésilla dans son oreillette. C’était Thobias.
— J’écoute.
Sarah distingua de la tension dans la voix du légiste. Elle comprit vite pourquoi en entendant ce qu’il lui annonça. Elle-même fut parcourue d’un frisson.
— OK, je descends tout de suite.
Elle empoigna le talkie-walkie glissé dans sa poche arrière et demanda à l’officier Nielsen de venir la rejoindre à l’étage.
— Il y a un problème ? s’inquiéta le directeur.
Sarah ne répondit pas. Elle ouvrit la porte du bureau et patienta quelques secondes. En moins d’une minute, l’officier à la carrure herculéenne apparut. Elle lui ordonna discrètement de surveiller le directeur dans son bureau jusqu’à nouvel ordre et s’empressa de rejoindre le rez-de-chaussée.
Quand Sarah entra de nouveau sur la scène protégée avec des surchaussures et des gants propres, Thobias et les deux techniciens scientifiques venaient de charger le corps de la victime sur un brancard et s’apprêtaient à refermer la housse mortuaire.
— J’espère que vous savez ce que vous dites, assena Sarah.
Le légiste remercia les deux techniciens d’un signe de tête et ils se dispersèrent pour ranger leur matériel.
— Je suis formel, inspectrice, et j’ai moi-même eu du mal à y croire, mais ce sont les faits : le corps de la victime a été déplacé.
Instinctivement, Sarah inspecta l’endroit où le cadavre avait été trouvé.
— Comment le savez-vous ?
— Eh bien, parce que j’ai la preuve que le relâchement post mortem de la vessie s’est produit ailleurs. Comme vous pouvez le voir, le pantalon de la victime est taché d’urine, mais je n’en ai retrouvé aucune trace sur le sol en dessous de lui. Il devrait y avoir une belle flaque compte tenu de la tache sur le pantalon. Il n’y a rien. Ni sous lui ni ailleurs dans la pièce. Ce type n’a pas rendu son dernier souffle ici. On l’y a amené quelques minutes après sa mort.
Sarah se redressa et saisit son talkie-walkie dans la poche de sa parka.
— Inspectrice Geringën. À tous les officiers, à compter de cet ordre, personne n’entre ou ne sort de l’hôpital. Officier Dorn, appelez des renforts pour sécuriser la zone. Officier Nielsen, vous restez avec le directeur. Vous ne le quittez pas d’une semelle.
Son talkie-walkie crépita lorsque les réponses fusèrent.
— Officier Dorn. Bien reçu.
— Officier Nielsen, à vos ordres.
— Officier Solberg, à vos ordres.
Sarah se tourna de nouveau vers le légiste.
— Avez-vous vérifié si les traces de strangulation sur le cou du mort étaient bien les siennes, comme le prétendent les infirmiers ?
Thobias releva le menton de la victime pour dégager le cou.
— Ça, ce sont les traces de l’auriculaire et de l’index. Elles sont à l’envers de ce qu’elles auraient été si quelqu’un l’avait étranglé. En clair…
— … il a bien tenté de s’étrangler avec ses propres mains, conclut Sarah. Mais on a aussi pu tenter de l’étrangler avant d’ajouter ses propres marques sur son cou pour faire croire à une tentative de suicide.
— Tordu, mais possible. Seulement, c’est pas évident à vérifier. De ce que les techniciens scientifiques m’ont dit, ils n’ont pas relevé d’autres empreintes que celles de la victime. Ni sur ses mains ni sur son cou. Donc, au final, c’est une hypothèse fort peu probable.
Sarah recoupait la cascade de questions qui défilaient dans sa tête. Si le corps avait été déplacé, c’est donc qu’on cherchait à dissimuler quelque chose. Mais dans ce cas, pourquoi avoir appelé la police ? C’était absurde !
Sarah repensa à la fébrilité et à la confusion des infirmiers dont l’officier Dorn lui avait fait part à son arrivée. Ils semblaient mal à l’aise, gênés, comme si… Sarah venait de comprendre : le gardien de nuit n’aurait jamais dû appeler le commissariat. Cette mort n’aurait pas dû être déclarée à la police ! Voilà pourquoi le discours avait changé entre l’instant où le commissariat avait été contacté et le moment où l’officier Dorn était arrivé sur place.
Mais alors, où était morte la victime ? Sarah s’adressa de nouveau au légiste.
— Changement de procédure. Faites les prélèvements nécessaires à l’analyse toxicologique ici en attendant l’ambulance, on gagnera du temps, décréta-t-elle. Et vous avez mon autorisation pour embarquer le corps et procéder à l’autopsie dès l’arrivée du fourgon. J’ai besoin de vos résultats le plus tôt possible. N’oubliez pas d’analyser sa cicatrice sur le front.
— Ça me va.
Sarah empoigna son talkie-walkie.
— Officier Dorn. Où se trouvent les deux infirmiers et le surveillant vidéo ?
— Dans l’ancien secteur B. Juste à droite en sortant du secteur A.
— Vous n’allez pas directement arrêter le directeur ? s’étonna Thobias.
Sarah n’aurait jamais répondu à ce genre de question. Mais elle trouvait quelque chose de sympathique à ce légiste.
— Un, je ne suis pas sûre que Hans Grund soit au courant de ce maquillage, et deux, s’il est coupable de quelque chose, il est trop intelligent pour craquer tout de suite. Parmi les trois surveillants, il y aura forcément un maillon faible.
Sarah quitta la cellule d’un pas plus pressé que d’ordinaire. Alors qu’elle retraversait l’hôpital en sens inverse, il lui sembla qu’il faisait de plus en plus chaud. Comme si on avait poussé au maximum tous les radiateurs de l’établissement. Elle retira sa parka, tira sur le col de son pull pour faire entrer un peu d’air et badgea devant la porte de sortie du secteur A.
— Ça va ?
Sarah recula d’un pas. Le visage de l’officier Dorn avait comme surgi devant elle.
— Inspectrice ? Vous allez bien ?
Elle observa l’officier au regard doux et constata qu’il n’avait pas l’air d’avoir trop chaud. C’était donc bien l’angoisse qu’elle faisait taire dans sa tête qui se manifestait dans son corps. Elle commençait à se demander si elle ne s’était pas surestimée à vouloir travailler malgré ce qui venait de lui arriver.
Elle ramena une mèche rebelle derrière son oreille pour se donner une contenance et détourna la tête.
— Où sont-ils ?
L’officier la scruta d’un air inquiet.
— Les trois témoins sont chacun dans une pièce de ce couloir, madame. L’officier Solberg les surveille.
Sarah pénétra dans le couloir.
Les murs de l’ancien secteur B offraient une repoussante teinte verdâtre dont les écailles de peinture se mêlaient à des moutons de poussière sur le sol. Une odeur de moisissure fichée dans les narines, Sarah interrogea le tout jeune officier de police Solberg posté au milieu du couloir, les bras croisés dans le dos.
— Qui se trouve où ?
— L’infirmier Elias Lunde est dans la première pièce, Leonard Sandvik dans la deuxième. Aymeric Grost, le gardien de nuit, est dans la troisième pièce.
L’un de ces hommes ou a fortiori les trois étaient mêlés au maquillage de la scène. L’avaient-ils fait pour dissimuler une erreur médicale, comme Sarah l’avait suggéré au directeur ? Avaient-ils agi par eux-mêmes ou sous les ordres de Hans Grund ? Pour quelle raison ?