Выбрать главу

— Ton camarade est mort.

Johanna sursauta. Elle releva la tête, son regard dissimulé derrière un rideau de cheveux. Elle se sentait si fatiguée qu’elle parvenait à peine à entrouvrir les paupières.

— Il n’y a plus que toi et nous sur cette île perdue, alors, tu vas nous dire qui t’envoie et où on peut le ou les trouver.

Johanna grimaçait à chaque mot qui parvenait à ses oreilles, comme si les sons s’enfonçaient dans son crâne à coups de marteau.

Et pourtant, c’est une autre douleur qui commençait à la tourmenter. Une sensation d’abandon comme lorsque, près de vingt ans plus tôt, elle avait été témoin de la mort brutale de ses parents. Aujourd’hui, ils n’étaient plus là, mais celui qui dans sa vie avait un peu pris leur place allait à son tour l’abandonner. Elle le savait, Davisburry ne se souciait que d’une chose : avait-elle réussi sa mission ? Sous ses airs de père protecteur, jamais il ne prendrait le risque d’envoyer des secours à sa recherche. Le contrat entre eux était pourtant clair depuis des années, mais c’était la première fois que Johanna avait à l’éprouver. Auparavant, elle était toujours parvenue à accomplir ses missions sans encombre.

Sarah lui entoura la tête des deux mains et releva le visage de la tueuse face à elle. Les cheveux de Johanna s’écartèrent, révélant les traits fins qui avaient fait tourner la tête de tant d’hommes. Mais aujourd’hui, sa peau semblait porter le masque livide de la mort et, dans ses yeux, la flamme dominatrice s’était fondue en lueur tremblante.

— Ce qu’on fait de mieux n’est pas toujours ce qu’il y a de mieux pour nous, souffla Johanna alors que sa tête dodelinait entre les mains de Sarah. S’il m’avait vraiment aimée, il m’aurait montré un autre chemin…

— De qui tu parles ? s’emporta Christopher.

Johanna avait entendu la question, mais ces paroles avaient attendu tant d’années pour sortir de sa bouche…

— J’ai voulu croire qu’il pensait à moi, qu’il m’aidait, mais il ne pensait qu’à lui, qu’au service que j’allais lui rendre. Il a détruit ma vie pour arranger la sienne et comme une orpheline en mal de famille, j’ai suivi, pour en arriver là.

Johanna se dégagea de l’emprise de Sarah d’un soudain coup de tête et s’adossa contre le mur en fermant les yeux. C’était donc ici que tout allait finir ?

Impatient, Christopher chuchota à l’oreille de Sarah :

— Elle va crever sous nos yeux avant d’avoir parlé !

— Dites-moi ce que Davisburry voulait cacher et je vous dirai où il se trouve, murmura Johanna.

Christopher s’agenouilla à son tour.

— Davisburry ? C’est un Américain ?

— Il va me laisser mourir pour protéger quoi ? bredouilla Johanna alors qu’elle n’entendait presque plus ce qu’on lui disait.

— Pour protéger la preuve de la survie de l’âme après la mort, lâcha Sarah en parlant près de l’oreille de la tueuse.

Johanna se figea. Puis, lentement, elle explora le regard de Sarah, comme si elle cherchait à vérifier qu’elle avait dit vrai.

Et d’un air las, teinté de sarcasme, elle sourit.

— Vous dites la vérité parce que je vois que cette découverte vous rassure, inspectrice Geringën. Pas tant pour vous que pour ceux que vous avez envoyés à la mort injustement et dont le souvenir vous tourmente. N’est-ce pas ?

Sarah recula d’un pas. L’affirmation de cette tueuse à l’agonie lui avait glacé le sang. Comment avait-elle pu déceler une pensée si intime ?

— Qui… vous… a envoyée nous tuer ? balbutia Sarah alors que Christopher ne l’avait jamais vue si fébrile.

— Votre voix était si forte lorsque vous vous êtes confessée auprès d’Hotkins que son écho est parvenu jusqu’à moi, poursuivit Johanna en désignant d’un coup du menton la canalisation à laquelle Christopher l’avait attachée. Ce que vous avez confié révèle que chaque jour, vous faites semblant de vivre normalement en étouffant votre faute, mais votre existence n’est que peur, inspectrice. Peur du remords qui vous fera sombrer une fois pour toutes dans la folie…

Stupéfait, Christopher vit Sarah s’éloigner de Johanna comme un enfant effrayé par un fantôme, le regard captif, la tête branlante de gauche à droite dans une tentative de déni.

— Taisez-vous ! ordonna-t-il à la tueuse, autant pour protéger Sarah que pour reprendre le pouvoir de l’interrogatoire.

— J’ai tué de nombreuses personnes, répliqua Johanna sans prêter attention à l’injonction. Mais contrairement à toi, je n’ai pas pris la vie d’un gamin. Tu es belle en apparence, mais au fond ton âme est plus noire que la mienne.

Sarah plongea la tête dans ses mains et se recroquevilla dans un coin de la pièce en murmurant des paroles au sens inaudible.

— Assez ! hurla Christopher. Et maintenant, dites-nous où trouver ce Davisburry.

— Moi, je partirai en paix, siffla Johanna dans un filet de voix qui s’éteint. La mine… abandonnée de Soudan… Minnesota… C’est là-bas qu’il… qu’il poursuit ses rech… recherches.

— Quelles recherches ?!

Mais Johanna ne l’entendait plus. Les muscles de son cou s’étaient relâchés et sa tête venait de retomber lourdement sur le haut de sa poitrine.

Christopher la secoua.

— Quelles recherches, espèce d’ordure !

Le cadavre de la tueuse lui glissa des mains et la dépouille heurta le sol dans un bruit mat.

Il se tourna vers Sarah. Les jambes relevées sur sa poitrine, la tête enfouie entre ses genoux, elle répétait sans cesse « pardon » d’une voix brisée par le chagrin.

Il aurait dû avoir peur. Peur qu’elle l’abandonne là, qu’elle ne soit plus en mesure de l’aider à retrouver Simon. Mais il ne ressentit qu’une immense compassion. Un besoin viscéral de lui venir en aide, de la rassurer, elle qui veillait sur lui depuis le début avec tant de force.

Leur temps était compté, mais il s’assit à côté d’elle et voulut la serrer dans ses bras. Sarah le repoussa d’un geste agressif et se releva, les yeux rouges de larmes.

— Non ! Tu ne sais pas qui je suis ! Non, je ne suis pas la gentille inspectrice qui sacrifie sa vie par conscience professionnelle ou par amour pour son prochain ! Je fais ça parce que, sinon, je deviendrais folle !

Christopher se leva à son tour et la considéra d’un regard enveloppant.

— Sarah… J’ai entendu ce que Hotkins t’a contrainte à confier.

— Non ! Tu n’as rien entendu du tout ! Tu n’as pas entendu qu’il s’appelait Azmal, qu’il venait de fêter ses huit ans la veille, qu’il avait reçu son premier chevreau et qu’il attendait avec impatience de devenir berger, comme son papa. Tu n’as pas entendu qu’il avait de grands yeux pleins de rêves alors qu’il vivait dans la misère. Tu n’as pas entendu que tous les jours, lorsque je passais avec ma patrouille devant son champ, il m’apportait un petit cadeau qu’il avait confectionné en bois ou en paille et qu’il m’appelait « maman aux cheveux d’épices ». Tu n’as pas entendu que je lui avais promis qu’on était là pour le protéger…

Sarah regardait dans le vide, seule à revivre l’effroyable souvenir. Et sa voix perdit toute émotion pour se faire neutre, froidement descriptive.

— … et qu’il m’a demandé pourquoi, quand c’est moi qui l’ai tué d’une balle dans la gorge.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? questionna Christopher qui savait qu’il fallait désormais aller au bout de l’aveu.

Elle l’évalua de nouveau un instant et, les yeux baissés, elle raconta ce bref moment qui avait fait basculer sa vie.

— Un matin comme les autres, je suis passée avec mon coéquipier sur la même route que d’habitude. Azmal était là avec son père et d’autres hommes du village. Il m’a regardée approcher et m’a fait de petits signes de la main. J’ai cru qu’il voulait me dire bonjour. J’ai compris trop tard qu’il tentait de m’avertir. Les fermiers se sont approchés de nous comme pour discuter et puis soudain, l’un d’eux a sorti un fusil et nous a tiré dessus. Les autres nous ont attaqués à la machette. On a répliqué, ça a été un carnage. J’ai été épargnée, mais mon coéquipier a eu le bras tranché. Je me suis agenouillée pour l’aider. Je tremblais, j’avais du mal à respirer. Et là j’ai entendu quelqu’un courir dans mon dos, je me suis retournée et j’ai tiré sans réfléchir, par peur, par réflexe, par bêtise. La balle lui a tranché la gorge. Dans la main, il tenait encore une couronne de blé qu’il avait tressée le matin même pour moi. Il a juste eu le temps de demander pourquoi j’avais fait ça.