Malgré la peine qui l’enfermait dans sa culpabilité, Sarah guetta instinctivement la réaction de Christopher à l’écoute de son récit. L’éclair de dégoût qu’elle était persuadée d’apercevoir ne se manifesta jamais.
— Oui, c’est affreux. Oui, c’est une erreur. Mais cela n’enlève rien à ce que tu es. Cela ne m’empêchera pas de te comprendre et de te rappeler tous les jours s’il le faut que l’on t’a mis dans une situation impossible. Que ton âme est aussi belle que tu l’es et que, par-dessus tout, ta peur ne me fait pas peur. Alors, pour une fois, accepte mon aide.
Christopher s’approcha et, comme on apprivoise un animal sauvage aux réactions imprévisibles, il tendit la main vers Sarah. Bouleversée par cette attention aussi déroutante que touchante, elle se laissa faire et s’abandonna dans ses bras.
— Elle est morte… murmura Sarah en reprenant progressivement contact avec la réalité. Elle a parlé ?
— Oui, en partie. En tout cas, on en sait assez pour retrouver le type qui est derrière tout ça.
— Alors, je t’ai fait perdre assez de temps comme ça. Allons-y, tu me raconteras sur le chemin du retour.
Ils abandonnèrent le corps de Johanna à son sort, puis forcèrent les chaînes et le verrou que leurs poursuivants avaient installés sur la porte d’entrée du bâtiment pour sortir à l’air libre. Sarah en tête.
— Le prochain vol au départ de l’île n’est pas avant demain matin. Et de Londres, il nous faudra prendre un vol pour Minneapolis.
Christopher baissa la tête. Il ne savait que trop qu’il allait devoir prolonger son supplice et celui de Simon.
— On va y arriver, tenta de le rassurer Sarah.
Mais Christopher savait aussi bien qu’elle que rien ne pouvait garantir une issue heureuse à leur périple.
Et c’est en s’efforçant de faire taire cette angoisse que Christopher s’engagea sur le sentier les ramenant au cottage.
Il leur fallut cette fois trois heures pour parcourir le chemin du retour en suivant les signes laissés par leur guide Edmundo. Et c’est vers 9 h 30 du matin, épuisés, qu’ils émergèrent de la jungle et de la brume au fond du jardin du cottage.
Edmundo taillait les branches d’un grenadier lorsqu’il les vit émerger de la jungle, tels les survivants d’une catastrophe.
— Qu’est-ce qu’il vous est arrivé ? s’inquiéta le vieil autochtone en posant son sécateur sur le gazon.
— Le bâtiment n’était pas en très bon état, mentit Christopher, et une planche d’un escalier a cédé. Ça aurait pu être pire…
Edmundo leva un sourcil. Le front de Sarah était marqué d’un mauvais bleu, le coin de sa lèvre saignait et, si elle n’avait pas eu la présence d’esprit de couvrir son cou, Edmundo aurait vu les traces de strangulation.
— Vous devriez aller à la base militaire. Ils ont une bonne installation médicale. Restez pas comme ça.
— Ça va aller, répondit Sarah. Je me ferai soigner dès mon retour en Angleterre. Sans vouloir vous vexer, je n’ai pas trop confiance dans la médecine de l’île.
— Vous accepteriez de… nous louer deux chambres ? intervint Christopher.
— Euh… bien sûr. Mais vous savez, les touristes ne sont pas nombreux ici, alors je n’en ai qu’une à la location.
— Ça ira, dit Sarah pour mettre Christopher à l’aise.
— Alors, venez, c’est par là. Vous allez voir, c’est très joli. Ça donne sur un petit jardin de bananiers avec une vue sur la mer.
Ils suivirent leur hôte et entrèrent dans une chambre meublée d’un lit double en fer forgé couvert d’une couette ocre. Aux murs, on avait affiché de grandes photos de l’île représentant ici le volcan pris en contre-plongée depuis la mer, là une plage où évoluaient des dizaines de tortues, et enfin, au-dessus du lit, un éclatant massif de fleurs magenta aux pétales géants.
— Alors, je vous laisse vous installer, dit Edmundo. Et j’imagine que vous avez faim, non ?
Christopher consulta Sarah du regard. Il n’avait pas faim. Il ne pensait qu’à une chose : prendre l’avion qui les ramènerait en Angleterre et foncer récupérer Simon. Mais il savait qu’ils devaient reprendre des forces s’ils voulaient tenir debout.
— Je peux vous préparer quelque chose de frugal.
— Merci, Edmundo.
— Et si vous souhaitez laver vos affaires, n’hésitez pas.
Le vieil homme s’éclipsa en promettant de revenir rapidement avec leur déjeuner afin qu’ils puissent vite se reposer.
— Je vais prendre une douche, précisa Sarah en disparaissant dans la salle de bains.
— Je réserve nos places pour Minneapolis, répondit Christopher distraitement en faisant défiler une sélection de vols sur son smartphone.
Après avoir rempli les dernières modalités administratives pour un vol programmé le lendemain soir à 21 heures depuis London-Heathrow, Christopher laissa échapper un long soupir. Depuis la chambre, il entendait le bruit rassurant de la douche dans la pièce d’à côté et se résolut à se reposer. Que pouvaient-ils faire d’autre en attendant leur vol ?
À la fois éreinté et travaillé par une tension incessante, il tourna la tête vers la fenêtre.
Dehors, une brise faisait onduler les larges feuilles des bananiers dont le froissement berçait l’oreille.
Il entendit le bruit de l’eau couler dans la salle de bains et se concentra dessus. Il sentait qu’il ne devait surtout pas repenser à tout ce qu’ils venaient de découvrir en retraçant les recherches de son père. Même s’il commençait à accepter l’improbable qui avait fait irruption sans prévenir dans sa vie, à savoir se battre pour sa survie et celle de Simon au prix de violence, de peur et de meurtre, il n’était pas prêt pour autant à assimiler l’incroyable bouleversement métaphysique dont lui et Sarah avaient été témoins. Il se sentait bien trop fragile, pas assez préparé pour s’autoriser à penser cette affolante révélation ontologique de l’existence et de la survie de l’âme.
En lutte contre lui-même, il aperçut Sarah sortir de la salle de bains, les cheveux mouillés, les jambes nues, revêtue d’une chemise d’homme blanche trop grande pour elle.
Elle haussa les épaules.
— Je ne me voyais pas remettre mes vêtements tachés de sang et j’ai trouvé ça dans l’armoire de la salle de bains. Elle t’ira certainement mieux qu’à moi.
— Elle est faite pour toi, répliqua-t-il.
Sarah pencha la tête sur le côté, l’air de répondre qu’il n’était pas nécessaire de se moquer d’elle.
Leurs regards se croisèrent et elle l’observa avec une telle intensité qu’il baissa le regard. Un mélange de désir et de culpabilité parcourut son corps.
— À mon tour, je dois te dire quelque chose, confia-t-il.
Sarah se doutait de ce dont il allait parler, mais elle le laissa poursuivre.