72 %. L’air semblait manquer à chacun. Une des chercheuses tourna de l’œil. Deux de ses collègues la soutinrent sans pour autant quitter des yeux le décompte. 96 %.
Mark Davisburry s’arrêta de respirer.
À ses côtés, les membres de l’équipe s’étaient instinctivement rapprochés de l’écran. Et soudain retentit un bip annonçant l’affichage du décodage final.
Mark Davisburry n’osait ouvrir les yeux. Autour de lui, il entendit quelqu’un retenir sa respiration de stupeur. Un autre murmura : « Mon Dieu… ça a marché… La vie éternelle est… une réalité… »
— Monsieur, regardez ! Nous avons la preuve que la particule est vivante et… consciente.
— Le Salut du Seigneur existe… chuchota une femme dans une explosion de soulagement. Il existe…
Mark Davisburry venait de saisir le rebord du bureau supportant l’ordinateur, comme quelqu’un essayant de lutter contre un vertige. Il avait réussi.
Il se tourna vers les chercheurs dont les cris d’allégresse s’envolaient dans l’air. Certains s’embrassaient, d’autres pleuraient de joie en s’étreignant.
Davisburry les regarda, d’abord avec de la joie dans le cœur et le regard. Mais lorsqu’il reporta son attention sur l’écran de son ordinateur, la jubilation laissa place à l’inquiétude. La puissante machine qu’ils avaient développée au cours de ces années était parvenue à décrypter une fraction de la mémoire de l’âme capturée. Et ce qu’il y vit le glaça d’effroi.
Cela ne pouvait pas être possible. Il devait y avoir une erreur. Forcément !
Les membres tremblants, Davisburry allait relancer le décodage de la particule capturée lorsque le détecteur signala l’acquisition de cinq autres neutrinos.
Alors qu’autour de lui l’équipe scientifique redoublait d’élans de satisfaction, Davisburry redoutait le pire. Désormais seul à regarder l’écran de contrôle, il réordonna le décryptage de la première particule et exécuta en parallèle le décodage des traces mnésiques des cinq nouveaux signaux électriques.
Les résultats tombèrent l’un après l’autre et seule son immense fierté lui épargna l’évanouissent devant son équipe.
— Mon Dieu, pardonnez-moi, chuchota Davisburry.
Livide, il allait ordonner à tout le monde de se taire, de cesser immédiatement cette débauche pour leur annoncer leur échec, leur monstrueux échec. Mais il se ravisa. L’erreur était trop grave
Alors, sans que personne lui prête attention au milieu des congratulations mutuelles et des esprits grisés, Davisburry s’éloigna lentement du groupe et regagna son bureau.
Christopher et Sarah avaient profité de la diversion provoquée par la mise en marche du nouveau capteur géant de neutrinos pour s’introduire dans la vaste salle du module.
Cachés derrière des chariots de matériel, ils avaient attendu que Mark Davisburry descende auprès de son équipe pour emprunter l’escalier et grimper discrètement en haut de la passerelle.
De là, ils avaient pénétré dans son bureau, déverrouillé son ordinateur grâce au mot de passe révélé par Joana et commencé à télécharger l’intégralité du disque dur sur une clé USB.
Désormais accroupi devant l’ordinateur, Christopher surveillait le téléchargement tandis que Sarah continuait à filmer avec fébrilité l’événement qui se déroulait à quelques mètres sous leurs pieds.
— J’ai l’impression qu’ils ont bientôt terminé.
— Allez, allez ! s’impatienta Christopher, voyant qu’il n’en était qu’à 56 % de téléchargement.
Sarah entendit soudain des pas approcher vers le bureau. Elle se positionna juste à côté de la porte et fit signe à Christopher de se cacher sur-le-champ.
Le transfert allait se terminer d’une seconde à l’autre et Christopher avait déjà la main sur la clé USB, prêt à la retirer, quand la porte du bureau s’ouvrit. Sarah attrapa le bras de l’intrus et le jeta à terre avant de lui plaquer une main sur la bouche.
Mark Davisburry laissa échapper un cri de peur et de douleur. Sarah leva la main pour l’assommer.
— Attends, lança Christopher. Vous êtes Mark Davisburry ?
L’homme cligna des yeux.
— Ma coéquipière va retirer sa main de votre bouche. Mais si vous appelez à l’aide, elle vous brise la nuque. C’est clair ?
L’homme d’affaires observa les deux intrus qu’il croyait morts et abaissa de nouveau les paupières en signe d’acquiescement.
Sarah relâcha lentement sa pression.
— Écoutez-moi bien, déclara Christopher, très nerveux… Je ne fais pas ça pour la gloire, l’argent ou je ne sais quoi, je fais ça pour sauver mon enfant. Dites-moi ce que vous avez trouvé en lançant votre nouveau programme. J’en ai besoin pour le sauver.
Davisburry fit non de la tête.
Au même moment, on entendit un bip numérique. Christopher se retourna et vit que le téléchargement sur sa clé USB était terminé. À bout de nerfs, Sarah commit une faute et relâcha elle aussi son attention.
Davisburry profita de ce bref instant pour se dégager, foncer vers un tiroir de son bureau dont il tira une arme à feu.
— Christopher ! cria Sarah en voyant que l’homme d’affaires le visait.
Davisburry pointa son arme vers la tête mais, dans la panique, il rata sa cible. Il mit Sarah en joue et elle se jeta derrière un meuble pour éviter la balle qui siffla au-dessus d’elle.
Quand elle reprit ses esprits, Davisburry avait disparu. Christopher décrocha la clé USB, mais, trop nerveux, elle lui échappa des mains et tomba derrière le bureau.
Mark Davisburry avait fui et descendait les marches de la passerelle à toute allure. Il contourna son équipe qui se remettait à peine de sa joie et traversa la haute salle d’expérimentation en courant.
Il se dirigea vers une porte située tout au fond du hangar. Il glissa la main dans sa poche et en sortit une épaisse clé pour serrure blindée. Il ouvrit, entra, jeta un dernier coup d’œil à son équipe de chercheurs dont l’un des membres le regardait maintenant d’un air perplexe et referma le lourd battant.
La salle était vide, à l’exception d’un capteur magnétique installé sur le mur d’en face. Il y apposa son badge et la paroi s’escamota pour révéler une niche munie seulement d’une serrure dans laquelle il enfonça une clé.
Davisburry prit ensuite une longue respiration.
— Pardon, mon Dieu. Je me suis trompé.
Et il tourna la clé.
La première explosion se produisit juste à côté de la gigantesque sphère et secoua tout le laboratoire. Christopher et Sarah sentirent une vague de chaleur monter jusqu’à eux.
En contrebas, les corps ensanglantés et carbonisés de plusieurs scientifiques gisaient à terre tandis que des flammes dévoraient les parois du module.
Sarah eut à peine le temps de rejoindre Christopher qu’une deuxième détonation fit voler en éclats les vitres du bureau.
— Il faut partir, Christopher !
Obsédé par la récupération de la clé USB, Christopher se coucha sur le flanc pour l’attraper. Les vibrations de l’explosion l’avaient rapprochée des bords du bureau et il put la saisir du bout des doigts. Il allait se relever avec l’aide de Sarah quand une nouvelle déflagration leur fit perdre l’équilibre. Christopher tomba à la renverse. Un pan du plafond se détacha, s’écrasa sur le bureau et retomba sur sa jambe. Ses cris de douleur furent couverts par une nouvelle détonation.
Au-dessus de lui, il avisa deux autres morceaux de dalle qui s’apprêtaient à se décrocher. Sarah poussa de toutes ses forces sur la dalle de béton qui retenait Christopher prisonnier. Mais elle était bien trop lourde et elle ne parvint pas à la faire bouger.