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Il dut s’interrompre, il étouffait. Il essaya de se hausser sur ses oreillers, de s’asseoir sur son lit, il était trop faible. Alors, il s’adressa à sa femme.

– Berthe, dit-il, aide-moi à me soulever.

Elle se pencha sur le lit, s’appuyant au dossier, et prenant son mari sous les bras, elle parvint à le placer comme il le désirait. Dans cette nouvelle position, il parut plus à l’aise, et à deux ou trois reprises, il respira longuement.

– Maintenant, fit-il, je voudrais boire. Le médecin m’a permis un peu de vin vieux, si fantaisie m’en prenait; donne-moi trois doigts de vin vieux.

Elle se hâta de lui en apporter un verre, il le vida et le lui rendit.

– Il n’y avait pas de poison dedans? demanda-t-il. Cette question effrayante, le sourire qui l’accompagnait brisèrent l’endurcissement de Berthe.

Depuis un moment, avec son dégoût pour Trémorel, les remords en elle s’étaient éveillés et déjà elle se faisait horreur.

– Du poison! répondit-elle avec violence, jamais!

– Il va pourtant falloir m’en donner tout à l’heure, pour m’aider à mourir.

– Toi! mourir, Clément! non, je veux que tu vives, pour que je puisse racheter le passé. Je suis une infâme, j’ai commis un crime abominable, mais tu es bon. Tu vivras; je ne te demande pas d’être ta femme, mais ta servante, je t’aimerai, je m’humilierai, je te servirai à genoux, je servirai tes maîtresses si tu en as, et je ferai tant qu’un jour, après dix ans, après vingt ans d’expiation, tu me pardonneras.

C’est à peine si, dans son trouble mortel, Hector avait pu suivre cette scène. Mais aux gestes de Berthe, à son accent, à ses dernières paroles surtout, il eut comme une lueur d’espoir, il crut que peut-être tout allait être fini, oublié, que Sauvresy allait pardonner. Se soulevant à demi, il balbutia:

– Oui, grâce, grâce!

Les yeux de Sauvresy lançaient des éclairs, la colère donnait à sa voix des vibrations puissantes.

– Grâce! s’écria-t-il, pardon!… Avez-vous eu pitié de moi pendant une année que vous vous êtes joués de mon bonheur, depuis quinze jours que vous mêlez du poison à toutes mes tisanes! Grâce? Mais vous êtes fous? Pourquoi donc pensez-vous que je me suis tu en découvrant votre infamie, que je me suis laissé tranquillement empoisonner, que j’ai pris soin de dérouter les médecins? Espérez-vous que j’ai agi ainsi uniquement pour préparer une scène d’adieux déchirants et vous donner à la fin ma bénédiction? Ah! connaissez-moi mieux!

Berthe sanglotait. Elle essaya de prendre la main de son mari, il la repoussa durement.

– Assez de mensonges, dit-il, assez de perfidies! Je vous hais!… Vous ne sentez donc pas qu’il n’y a plus que la haine de vivante en moi!

L’expression de Sauvresy était atroce en ce moment.

– Voici bientôt deux mois, reprit-il, que je sais la vérité. Tout se brisa en moi, l’âme et le corps. Ah! il m’en a coûté de me taire, j’ai failli en mourir. Mais une pensée me soutenait: je voulais me venger. Aux heures de répit, je ne songeais qu’à cela. Je cherchais un châtiment proportionné à l’offense. Je n’en trouvais pas, non, je ne pouvais en trouver, lorsque vous avez pris le parti de m’empoisonner. Le jour où j’ai deviné le poison, j’ai eu un tressaillement de joie, je tenais ma vengeance.

Une terreur toujours croissante envahissait Berthe et la stupéfiait autant que Trémorel.

– Pourquoi voulez-vous ma mort? continuait Sauvresy, pour être libres, pour vous marier? Eh bien! c’est là ce que je veux aussi. Le comte de Trémorel sera le second mari de Mme veuve Sauvresy.

– Jamais! s’écria Berthe, non jamais!

– Jamais! répéta Hector comme un écho.

– Cela sera pourtant, puisque moi je le veux. Oh! mes précautions sont bien prises, allez, et vous ne sauriez m’échapper. Écoutez-moi donc: Dès que j’ai été certain du poison, j’ai commencé par écrire notre histoire très détaillée à tous les trois, j’ai de plus, tenu jour par jour, heure par heure, pour ainsi dire, un journal fort exact de mon empoisonnement; enfin, j’ai recueilli du poison que vous me donniez…

Berthe eut un geste que Sauvresy prit pour une dénégation, car il insista:

– Certainement, j’en ai recueilli, et je puis même vous dire comment. Toutes les fois que Berthe me donnait une potion suspecte, j’en gardais une gorgée dans ma bouche, et fort soigneusement je crachais cette gorgée dans une bouteille cachée sous mon traversin.

Ah! vous vous demandez comment j’ai pu faire toutes ces choses sans que vous vous en soyez doutés, sans qu’aucun domestique s’en soit aperçu? Sachez donc que la haine est plus forte encore que l’amour, et que jamais l’adultère n’aura les perfidies de la vengeance. Soyez sûrs que je n’ai rien laissé au hasard, rien oublié.

Hector et Berthe regardaient Sauvresy avec cette attention fixe, voisine de l’hébétement. Ils s’efforçaient de comprendre, ils ne comprenaient pas encore.

– Finissons-en, reprit le mourant, mes forces s’épuisent. Donc, ce matin même, cette bouteille contenant un litre environ de potion, notre biographie et la relation de mon empoisonnement ont été remises aux mains d’un homme sûr et dévoué que vous n’arriveriez pas à corrompre si vous le connaissiez. Rassurez-vous, il ignore la nature du dépôt. Le jour où vous vous marierez, cet ami vous rendra le tout. Si au contraire, d’aujourd’hui en un an, vous n’êtes pas mariés, il a ordre de remettre le dépôt confié à son honneur entre les mains du procureur impérial.

Un double cri d’horreur et d’angoisse apprit à Sauvresy qu’il avait bien choisi sa vengeance.

– Et songez-y bien, ajouta-t-il, le paquet remis à la justice, c’est le bagne, pour vous, sinon l’échafaud.

Sauvresy avait abusé de ses forces. Il retomba sur son lit haletant, la bouche entrouverte, les yeux éteints; les traits si décomposés qu’on eût pu croire qu’il allait expirer.

Mais ni Berthe ni Trémorel ne songeaient à le secourir. Ils restaient là, en face l’un de l’autre, la pupille dilatée, hébétés, comme si leurs pensées se fussent rencontrées dans les tourments de cet avenir que leur imposait l’implacable ressentiment de l’homme qu’ils avaient outragé. Ils étaient, maintenant, indissolublement unis, confondus dans une destinée pareille, sans que rien pût les séparer, que la mort. Une chaîne les liait plus étroite et plus dure que celle des forçats, chaîne d’infamies et de crimes, dont le premier anneau était un baiser et le dernier un empoisonnement.

Désormais Sauvresy pouvait mourir, sa vengeance planait sur leur tête, faisant ombre à leur soleil. Libres en apparence, ils iraient dans la vie écrasés par le fardeau du passé, plus esclaves que les Noirs des marais empestés de l’Amérique du Sud.

Séparés par la haine et le mépris, ils se voyaient rivés par la terreur commune du châtiment, condamnés à un embrassement éternel.

Mais ce serait méconnaître Berthe que de croire qu’elle en voulut à son mari. C’est en ce moment qu’il l’écrasait du talon qu’elle l’admirait.

Agonisant, si faible qu’un enfant eût eu raison aisément de son dernier souffle, il prenait pour elle des proportions supra-humaines.

Elle n’avait idée ni de tant de constance ni de tant de courage s’alliant à tant de dissimulation et de génie. Comme il les avait devinés! Comme il avait su se jouer d’eux! Pour être le plus fort, le maître, il n’avait eu qu’à vouloir. Jusqu’à un certain point elle jouissait de l’étrange atrocité de cette scène, trop excessive pour être de celles qui entrent dans les prévisions humaines. Elle ressentait quelque chose comme un âpre orgueil à s’y trouver mêlée, à y jouer un rôle. En même temps elle était transportée de rage et de regrets en songeant que cet homme elle l’avait eu à elle, en son pouvoir, qu’il avait été à ses genoux. Elle était bien près de l’aimer. Entre tous les hommes, maîtresse de ses destinées, c’est lui qu’elle eût choisi. Et il allait lui échapper.