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La sage-femme tendit une paire de ciseaux à Pierre et lui demanda s'il désirait couper le cordon. Je vis les yeux de mon mari se révulser. Il tomba comme une masse ; sa tête heurta le coin d'un radiateur et le sang jaillit. L'interne examina sa blessure et me rassura ; il n'avait rien de grave.

Mais j'avais déjà oublié Pierre. Plus rien ne comptait, ni Pierre, ni la musique. Je contemplais, émerveillée, trois kilos cinq cents grammes de bébé roux qui couinait sur mon sein, et qui ressemblait de façon extraordinaire à mon frère disparu.

Toi qui divorças trois fois, tu dois en savoir plus long que moi sur ce qui fait sombrer un mariage. On dit parfois que la naissance d'un bébé cimente un couple, mais le mien se gâta dès l'arrivée de Martin, et il n'y a pas une, mais plusieurs raisons à ce naufrage.

La première fut sans aucun doute l'incompatibilité profonde de nos deux personnalités. Le caractère difficile de mon mari, ses colères, sa froideur, heurtaient ma sérénité coutumière. Acceptant mal l'emprise de mon métier sur notre vie de couple, Pierre aurait voulu que j'abandonne ma carrière afin d'élever notre enfant. Je n'ai pas sacrifié Martin au profit de ma musique, comme l'insinue parfois son père. Il est, comme la musique, ma raison d'être. Voilà ce que Pierre n'a ni compris, ni accepté.

Depuis que le bébé était là, je ne parvenais pas à travailler dans notre appartement. Je dénichai alors un studio rue de V. afin de pouvoir m'enfermer à ma guise, et une nourrice venait garder Martin chez nous. Pierre ne me le pardonna pas, et sa rancœur s'accentua. Il semblait prendre plaisir à me faire des réprimandes injustes qui m'arrachaient malgré moi des sanglots ; puis, avec un sourire cruel à la vue de mes larmes, il se retranchait dans un silence qui m'exaspérait.

J'étais peu patiente. Je n'avais jamais vécu avec un homme ainsi, au jour le jour. Pierre manquait à mes yeux de charme, d'imprévu, de gaieté. De surcroît, je découvrais la maternité et le mariage, tout en dirigeant mon orchestre de chambre de L., trois activités intenses que je cumulais avec contrariété.

Partager l'intimité d'une musicienne ne doit pas être chose facile. Il est vrai que tout mari peut mal supporter ces absences répétées, ce métier particulier et si prenant, ce besoin de s'isoler pour travailler. Pierre a dû souffrir de tout cela.

Flaires-tu la deuxième raison de notre mésentente ? J'ai toujours eu le goût des hommes. J'aime leur compagnie, leurs sourires, leurs secrets, leur séduction. J'aime sentir un homme près de moi. J'aime l'expression dans les yeux d'un homme lorsque l'envie de moi le prend. Mais mon homme, à force de me battre froid, devenait ennuyeux.

Après l'accouchement, il me semblait que nous faisions de moins en moins l'amour. Pierre n'avait jamais été passionné au lit ; il était d'une nature plutôt tendre et calme, préférant les cajoleries agréables à des étreintes plus fougueuses. Au début de notre mariage, je m'étais accommodée de ce tempérament réservé, mais à la longue, je réalisai que la fréquence de nos rapports diminuait et que j'en ressentais une certaine frustration.

L'arrivée d'un bébé pouvait bouleverser la vie sexuelle d'un couple ; en revanche, j'avais entendu dire que c'était la libido des femmes qui s'étiolait après une naissance. Ce fut plutôt celle de Pierre qui se mit en berne, alors que la mienne avait le vent en poupe. Une fois au lit, mon mari me tournait le dos et s'endormait sur-le-champ ; et lorsque je tentais de réveiller d'anciennes ardeurs, il invoquait des soucis professionnels ou se laissait faire sans conviction.

Je t'ai parlé, plus haut, de ma « logique de fidélité », et comment j'avais tenté de m'y tenir, sans grande conviction. J'avais réussi à évincer Manuel tant bien que mal, mais Brice fut le premier à me faire faillir. Après lui, le désir d'autres hommes me prit.

La naissance de Martin, loin d'occulter toute sensualité, avait exacerbé une appétence cachée, exprimée jusque-là par l'exutoire de la musique. Mon corps modifié par la grossesse, devenu plus rond, plus harmonieux, bourdonnait d'envies nouvelles. Les hommes m'admiraient dans la rue comme jamais auparavant. Était-ce moi qui cherchais inconsciemment leur regard ? Je ne sais ; toujours est-il que j'eus un succès inégalé, alors que ma première jeunesse semblait loin.

Martin avait presque vin an lorsque je fis la connaissance de Brice. Je m'étais rendue seule à l'anniversaire d'un ami, à la campagne. Mon mari était à l'étranger. J'avais pris l'habitude de sortir sans lui, et lui sans moi, car je voyageais autant que lui.

Brice était un de ces hommes qui ne peuvent s'empêcher de faire la cour à une femme pour peu qu'elle fût jeune et jolie. L'alliance qui ceignait son annulaire gauche n'entravait nullement l'allégresse de ses beaux discours, et son épouse, résignée, suivait d'un œil morne la hâblerie infatigable de son mari.

Durant le dîner, la persévérance qu'il déploya à mon égard m'amusa. Sa voisine de gauche, pourtant avenante, n'attira pas une de ses œillades, car il se concentra sur moi, après s'être assuré que sa femme se trouvait à une table lointaine. Débuta alors le jeu de la séduction, celui que j'avais abandonné depuis que Pierre était entré dans ma vie et dont je redécouvrais le protocole avec délices.

Si je le gratifiais d'un regard prometteur, il se retranchait derrière un sourire blasé ; si je me montrais distante, il n'en devenait que plus empressé encore. Ce jeu aurait pu s'arrêter là, par une belle soirée de mai, une jolie fête qui battait son plein, mais il s'avérait que Brice possédait une séduction chamelle bien plus attirante que ses propos.

Il portait un pantalon de flanelle grise, une chemise rayée bleue et un blazer bleu marine mettant en valeur une carrure musclée tirant sur le début d'embonpoint qui vient parfois avec la quarantaine. Ses cheveux châtains, un peu trop longs, brillaient d'une belle propreté, retombant en mèches rebelles sur son front, qu'il repoussait en arrière d'un geste savamment étudié.

Il n'y avait que sa voix qui dérangeait ; elle détonnait avec sa beauté de jeune premier à l'amorce du déclin. J'aimais les signes de la maturité annoncée, creusant les plis de chaque côté de sa bouche sensuelle, ternissant à peine la blancheur de son sourire carnassier. Nasillarde, aux intonations parfois vulgaires, sa voix m'agressait ; je préférais me contenter de ses yeux d'un turquoise nébuleux où des envies précises se dessinaient.

Brice était ce qu'on appelle un bel animal, un homme qui aimait les femmes et qui devait aimer faire l'amour. J'avais un mari absent et un corps qui souffrait d'une trop longue abstinence. En partant, je lui avais glissé mon numéro de téléphone, et d'après la façon particulière qu'il eut d'enfouir cette petite carte dans sa poche, je savais qu'il n'allait pas tarder à m'appeler. Il le fit trois jours plus tard, et me proposa de déjeuner avec lui. J'acceptai.

Dès le dessert, tout se précipita. J'étais aspirée dans un vortex, mais je me sentais maîtresse de moi-même, contrôlant chaque geste et chaque parole. C'est ainsi qu'il y eut une chambre d'hôtel anonyme dans un quartier qui n'était ni le mien, ni le sien, et le corps de cet homme comme une oasis dans un désert.

J'avais oublié l'ivresse de découvrir un grain de peau, de caresser dos et épaules qui n'ont rien de familiers, de sentir sur moi des mains inconnues et en moi le sexe d'un homme qui me désire ; j'avais oublié les sensations qu'un amant adroit sait ressusciter, bouffées d'oxygène que j'inhalais à pleins poumons, et j'ai pris Brice comme j'ai pu me jeter à corps perdu dans la musique, avec la même fougue, le même bonheur, la même déraison ; comme une créature affamée par un jeûne, et devant qui l'on dresse sur une table de fête, un banquet succulent.