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Les mathématiques et la physique ayant des cursus différents, plus ils progressèrent dans leurs études, moins ils eurent l’occasion de se voir. Les étudiants pouvaient changer d’orientation s’ils le souhaitaient, à condition d’avoir un niveau suffisant, mais ni l’un ni l’autre n’en avait le désir. Ishigami trouvait que c’était une bonne chose. Ils partageaient l’ambition de construire le monde par la logique, mais avec des approches diamétralement opposées. Ishigami voulait y arriver en construisant des piles de briques que constituaient les calculs. Pour Yukawa, tout commençait par l’observation. Lorsqu’il découvrait une énigme, il cherchait à la résoudre. Ishigami aimait les simulations, Yukawa, les expériences.

Ils se voyaient rarement mais Ishigami entendait de temps en temps parler de Yukawa. Il avait ressenti une admiration sincère en apprenant qu’une entreprise américaine souhaitait acquérir un engrenage magnétique conçu par son camarade pendant sa dernière année de maîtrise.

Après avoir obtenu la sienne, Ishigami quitta l’université et perdit contact avec Yukawa. Plus de vingt ans s’étaient écoulés depuis.

— Je vois que tu n’as pas changé ! s’exclama Yukawa en regardant les étagères de l’appartement.

— Comment ça ?

— Ta passion pour les mathématiques est intacte, non ? Ça m’étonnerait qu’un de nos enseignants de maths ait chez lui une bibliothèque équivalente à la tienne.

Ishigami ne répondit rien. Ses étagères n’étaient pas seulement garnies de livres de mathématiques mais aussi de dossiers remplis de revues mathématiques du monde entier. Il se les était procurées pour l’essentiel sur Internet et se faisait fort de mieux comprendre l’actualité de son domaine qu’un chercheur peu sérieux.

— Assieds-toi, s’il te plaît. Je vais nous faire du café.

— Cela me va très bien, mais je t’ai aussi apporté ça, dit Yukawa en sortant du sac en papier qu’il tenait à la main une boîte qui contenait un excellent saké.

— Tu n’aurais pas dû…

— Cela fait si longtemps qu’on ne s’était pas vus, je ne voulais pas arriver les mains vides.

— Tu me mets dans l’embarras ! Je vais commander des sushis. J’imagine que tu n’as pas encore dîné.

— Tu n’as pas besoin de faire ça pour moi.

— Je n’ai pas dîné non plus.

Il prit le téléphone et ouvrit le registre où il rangeait les adresses de restaurants livrant à domicile. Il hésitait en lisant le menu du restaurant de sushis où il avait l’habitude de commander le menu le plus simple.

Il composa le numéro et commanda un assortiment de poissons crus et deux menus supérieurs. Le restaurateur manifesta une certaine surprise. Ishigami se demanda à quand remontait la dernière fois qu’il avait reçu quelqu’un chez lui.

— Je ne m’attendais pas du tout à te voir ! s’exclama-t-il en se rasseyant.

— Quelqu’un que je connais m’a appris par hasard que tu habitais ici, et cela m’a donné envie de venir te voir.

— Quelqu’un que tu connais ? Et que je connais aussi ?

— Oui, c’est une drôle de coïncidence, expliqua Yukawa qui se frotta le nez, légèrement embarrassé. Un inspecteur de police est passé chez toi, non ? Un certain Kusanagi.

— Un inspecteur de police ?

Ishigami frémit intérieurement mais il tourna la tête vers son camarade d’études en s’efforçant de ne rien laisser paraître. Devait-il en déduire que Yukawa savait quelque chose ?

— Il est de la même année que nous.

Ishigami en fut étonné.

— De la même année ?

— On faisait tous les deux partie du club de badminton. Il n’en a pas l’air, mais il a fait ses études à Teito comme nous. En sciences humaines.

— Ah… je comprends mieux maintenant, fit Ishigami en sentant se dissiper la vague angoisse qui lui étreignait la poitrine. Je me souviens qu’il a fait une remarque à propos d’un courrier de l’association des anciens élèves. Je me suis demandé s’il avait un attachement particulier pour Teito. Il aurait pu me le dire.

— A ses yeux, les diplômés de la faculté de sciences n’ont rien à voir avec lui. C’est comme si nous appartenions à une autre espèce.

Ishigami hocha la tête. Il partageait ce sentiment. L’idée que quelqu’un qui avait fréquenté la même université au même moment que lui était devenu inspecteur de police lui paraissait étrange.

— Kusanagi m’a dit que tu enseignais au lycée, dit Yukawa en le regardant droit dans les yeux.

— Oui, dans un lycée pas loin d’ici.

— C’est ce que j’ai appris.

— Et toi, tu enseignes à Teito, non ?

— Oui, j’appartiens au laboratoire no 13, dit-il d’un ton indifférent.

Ishigami pensa qu’il ne s’agissait pas de fausse modestie, car il savait son camarade profondément dépourvu de vanité.

— Tu es professeur ?

— Non, pas encore. J’attends qu’une place se libère, répondit Yukawa d’un ton insouciant.

— Après le succès de ton engrenage magnétique, j’étais sûr que tu l’étais déjà.

Yukawa partit d’un éclat de rire puis se passa la main sur la figure.

— Tu dois être le seul à te souvenir de ce truc. Le mécanisme n’a jamais eu d’application et c’est devenu un bon exemple de théorie oiseuse, expliqua-t-il en débouchant la bouteille qu’il avait apportée.

Ishigami se leva pour prendre deux verres qu’il mit sur la table.

— Moi, j’étais sûr que toi, tu étais déjà professeur d’université et que tu avais relevé le défi de l’hypothèse de Riemann, dit Yukawa. Que t’est-il arrivé, Ishigami le Dharma ? Ton amour pour Erdös a-t-il fait de toi un mathématicien errant ?

— Non, ce n’est pas ça, glissa Ishigami avec un léger soupir.

— Et si on trinquait ? suggéra Yukawa sans insister, en remplissant les deux verres.

Ishigami avait évidemment décidé de consacrer sa vie aux mathématiques. Comme Yukawa, il avait eu l’intention de commencer son doctorat sitôt finie sa maîtrise.

Mais il n’avait pu le faire parce qu’il avait ses parents à charge. Ils étaient âgés, en mauvaise santé. Il travaillait pour payer ses études mais ne gagnait pas assez pour les faire vivre.

Un de ses professeurs lui avait parlé d’une nouvelle université qui recherchait un assistant en mathématiques. Elle était située à une distance qui lui permettait d’y aller depuis chez lui et il avait décidé de se présenter, pensant que cela lui permettrait de continuer ses recherches. Mais cet emploi avait ruiné sa vie.

Mener des recherches là-bas s’était avéré impossible. Les professeurs titulaires, enfermés dans des querelles de pouvoir, n’avaient ni l’ambition de former des étudiants d’excellence ni la volonté de faire avancer la science. Le professeur chargé de commenter le rapport rédigé par Ishigami, au prix de grands sacrifices, l’avait enfermé dans un tiroir pour ne jamais l’en ressortir. Les étudiants avaient un niveau si faible qu’ils ne maîtrisaient même pas les connaissances qu’ils auraient dû acquérir au lycée. Le temps que devait passer Ishigami à les aider empiétait sur ses heures de recherche. Ce travail exigeant était rémunéré par un salaire dérisoire.

Il aurait voulu trouver un poste dans une autre université mais savait cet espoir chimérique. Rares étaient celles qui avaient un département de mathématiques, et ceux qui existaient disposaient d’un budget trop limité pour employer un assistant. A la différence des écoles d’ingénieurs, ils ne bénéficiaient pas de l’aide des grandes entreprises.

Contraint de reconsidérer la manière dont il envisageait sa vie, il avait décidé de la gagner grâce à la certification d’enseignant du secondaire obtenue lorsqu’il était étudiant. Cela signifiait renoncer à une carrière de mathématicien.