— Oh, pour ce que j’en sais, il y a des variantes. Entre trois jours et une semaine. Selon moi, c’est cela ou une femme… mais j’en doute.
— Pourquoi ? Il n’aime pas les femmes alors qu’il est réputé être épris de Mlle de Regille, d’où la haine entre lui et son père ?
De façon tout à fait inattendue, Lothaire se mit à rire :
— Vous allez penser que j’ai vraiment un esprit de contradiction particulièrement coriace, mais cela non plus je n’y crois pas !
— Il n’aime pas Mlle de Regille ?
— J’ignore quels sont au juste ses sentiments pour elle mais je suis persuadé qu’il voudrait surtout l’arracher à un sort lié à celui de Karl-August. Quant à ne pas aimer le beau sexe, inutile de fantasmer de ce côté-là ! Il paraîtrait qu’il ait aimé une fois et passionnément ! Cela posé, je ne vous en apprendrai pas davantage. Il se peut d’ailleurs qu’elle ait quitté ce monde !
— Mais si vous avez raison, à propos de ces retraites monastiques, pourquoi ne prononce-t-il pas ses vœux définitifs ?
— Selon moi, c’est parce qu’il ne se sent pas prêt pour le renoncement. Des attraits de la vie le retiennent encore dans le siècle !
— Ses chevaux ?
— C’est vrai qu’il les aime, et il n’y a pas là matière à plaisanter ! ! En outre, je suis sûr qu’il voit clair dans le jeu infâme de son père, et si sa conscience lui interdit de l’attaquer ou de le livrer, elle ne lui défend pas de s’opposer dans la mesure de ses moyens à ses agissements. Enfin, il y a un détail mais dont je me reconnais le droit de ne pas vous le confier. Ne m’en veuillez pas pour autant !
— Loin de moi cette pensée !
— Merci. Malgré tout, il me reste à vous dire ceci : je mettrais ma tête au feu et ma main à couper qu’il fera l’impossible pour retrouver Mlle du Plan-Crépin et la sauver. Dès l’instant où elle est victime des manigances de Karl-August…
Aldo garda un moment le silence, réfléchissant à ce qu’il venait d’entendre, et, finalement, soupira :
— Je regrette sincèrement de m’être montré si dur, presque à la limite de l’accusation. Voulez-vous lui en faire part ? Mais aussi qu’en ce qui concerne Marie-Angéline il n’hésite pas à m’appeler ainsi qu’Adalbert. Pour la retrouver – vivante si possible ! Nous sommes prêts à le suivre… sans poser la moindre question !
Instantanément Lothaire recouvra sa bonne humeur :
— Sur ce dernier point, je serai moins certain du cher Vidal-Pellicorne. Il est curieux… comme un archéologue !
— Et moi comme un chercheur de trésors. Maintenant, si vous le permettez, je vais appeler Paris. J’ai besoin de savoir où est le reste de la famille !
Hélas, quand il obtint – enfin ! – la communication, ce fut pour entendre la voix de la veille, celle de Cyprien : Madame la marquise était partie précipitamment dans l’après-midi avec la voiture et Lucien, son chauffeur. Elle n’était pas encore rentrée. Quant à Monsieur Adalbert, on ne l’avait pas vu. Le vieux serviteur n’ayant pas caché son inquiétude, Aldo lui demanda de l’appeler dès que l’un des deux serait rentré, puis il pria ses hôtes de lui permettre de s’établir, le temps qu’il faudrait, dans la bibliothèque auprès du téléphone. Ce à quoi ils consentirent bien volontiers. Lothaire, qui lui tint compagnie un moment, finit, sur ses instances, par aller se coucher, le laissant en compagnie d’une cave à liqueurs et d’une boîte de cigares.
Mais quand le jour se leva, ramenant un Lothaire plutôt soucieux, Aldo attendait toujours, la grande pièce était envahie par un épais nuage de fumée et certain flacon d’armagnac avait diminué de moitié. Quant au pot de café tenu au chaud dans la cuisine, il n’en restait plus une goutte.
— Je prends le relais, proposa-t-il, et allez vous reposer un peu, mon ami, je monterai vous chercher dès que cet outil se décidera à sonner ! Je vous promets de ne pas bouger ! Et ne vous tourmentez pas trop. Nous sommes à la frontière, en montagne, et ce ne serait pas le premier dysfonctionnement de cet objet.
Aldo accepta volontiers. Ses nerfs tendus à la limite de l’épuisement lui soufflaient que c’était la sagesse. Sans se déshabiller, afin de pouvoir descendre dès qu’on l’appellerait, il se jeta sur son lit.
Il était près de midi quand il s’éveilla, sans avoir, hélas, été dérangé, et il se précipita dans la salle de bains, prit une douche, se rasa, puis s’habilla en un temps record pour enfin rejoindre Lothaire qui, fidèle à sa promesse, n’avait pas bougé.
— Je suis désolé, s’excusa Aldo. Il ne fallait pas me laisser dormir aussi longtemps !
— Je vous en prie ! C’était tout naturel et je suis sûr que vous en auriez fait autant pour moi. Que décidez-vous à présent ?
— D’appeler Langlois ! S’il s’est passé quelque chose il nous le dira !
— À quoi pensez-vous ?
— À dire vrai, j’essaie de ne pas penser…
— … et de toute façon rien n’est plus mauvais que de cogiter le ventre vide !
— À table ! s’écria Clothilde qui entrait armée d’une motte de beurre destinée à la salle à manger. Vous n’avez rien avalé de solide depuis plus de seize heures !
— Juste le temps d’appeler le Quai des Orfèvres et on vous suit ! fit son frère.
Mais ce moment-là, si on l’obtint relativement vite, fut aussi décevant que l’avaient été la rue Alfred-de-Vigny et la rue Jouffroy : le grand patron était quelque part hors Paris et on ne savait pas quand il rentrerait.
La journée fut un cauchemar. Le fichu téléphone sonna bien à plusieurs reprises mais il n’y avait jamais au bout du fil l’une ou l’autre voix espérée. Pire encore quand on rappela les trois numéros : seul le cabinet de Pierre Langlois répondit. Guère plus rassurant que les deux autres : le grand chef n’était pas là. Un point c’est tout ! Aldo décréta alors que si l’on en était toujours là le lendemain matin, il irait voir par lui-même ce qui se passait à Paris.
— Si seulement je savais où se promène mon beau-père, je l’appellerais au secours ! ragea Aldo. Avec un avion on avale les kilomètres trois ou quatre fois plus vite que par le train ou en voiture. Mais il n’est jamais là quand on a besoin de lui !
— Ne le regrettez pas ! conseilla Lothaire. Cela ne ferait peut-être que compliquer la situation. Il est évident que nous nous trouvons devant un cas d’espèce plutôt rare : deux numéros aux abonnés absents pendant plus de vingt-quatre heures ce n’est pas fréquent, mais j’en viens à me demander s’il n’y a pas là un signe rassurant ?
— Ah, vous croyez ?
— Ma foi ! Ce silence ne serait-il pas volontaire…
— Volontaire ? La porte ouverte à toutes les suppositions, même les plus alarmantes ?
— Pourquoi pas ? Si l’on refuse de nous répondre c’est peut-être pour ne pas avoir à en faire autant pour d’autres… qui seraient indésirables ?
— J’y pensais, murmura Clothilde.
Aldo s’efforça d’examiner l’idée calmement. Il est certain qu’elle était séduisante parce que rassurante… Clothilde reprit :
— Nous voyons bien, Aldo, que vous êtes à la torture, mais il est primordial pour vous que vous vous calmiez… et ce serait insensé de reprendre la route demain matin. D’abord parce que vous êtes beaucoup trop nerveux pour contrôler le volant sur la distance entre Paris et nous…
— De ce côté-là vous pouvez vous rassurer : j’irais avec lui…, proposa Lothaire.
— Ce ne serait pas plus rassurant ! Vous conduisez avec le dédain le plus absolu pour le code de la route ; aussi bien que pour les obstacles, humains ou non, assez las de l’existence pour s’aventurer sur votre chemin. Restez là tous les deux ! Mon intuition me suggère que vos tourments vont prendre fin, cher ami Aldo !