Tandis qu’ils descendaient, un léger bruit de voix leur parvenait, accompagné d’un reflet lumineux. Lothaire, naturellement, les précédait et dégringola les marches en un rien de temps. Les deux autres, impressionnés malgré leur audace habituelle, suivirent plus prudemment.
En accédant à la crypte, ils découvrirent ce qui les attendait au-delà d’une belle ogive de pierre. Ils retinrent leur souffle avec l’impression de plonger en plein Moyen Âge : éclairée par deux autres candélabres de bronze, s’ouvrait une chapelle ronde d’une rare somptuosité.
Dans la niche creusée en face de la porte et tapissée de velours rouge et or s’érigeait, sur un autel habillé de brocart rouge tissé d’or, une croix d’or massif haute d’une quarantaine de centimètres sur laquelle l’emplacement du corps du Christ était pavé de rubis, tandis que des perles terminaient les pointes des branches – trois par branche – ainsi que les angles formés par le croisement central. De part et d’autre était une tenture – sans doute faite avec une chasuble coupée en deux de l’ancienne chapelle ducale, représentant d’un côté l’ange Gabriel et, de l’autre, l’ange Raphaël, tissée d’or, de pourpre et d’azur, dont l’exécution était d’une extraordinaire finesse et remarquablement conservée. Une odeur de poivre flottait d’ailleurs dans cette crypte.
Au centre étaient une table ronde et deux coussins rouges sur lesquels reposaient un collier de la Toison d’Or et un glaive dont le pommeau et le fourreau étaient faits d’une corne de narval – que l’on appelait alors licorne ! – enrichis d’or, de perles et de rubis.
Enfin, tout autour, il y avait des stalles repliables, au-dessus desquelles étaient peintes les armes des anciens chevaliers, dont quelques-unes seulement étaient occupées par des hommes vêtus de sombre… appartenant visiblement au XXe siècle. Les visages différaient d’âge et de structure mais la majeure partie des cheveux étaient gris et les vêtements contemporains.
Ce qui, dans un sens, soulagea Aldo qui, depuis son entrée dans ce lieu fantastique, éprouvait quelque peine à assimiler cette remontée de plusieurs centaines d’années…
À leur arrivée ces hommes se levèrent. Lothaire resta debout au milieu de la chapelle avec ses deux compagnons, salua d’un geste circulaire et prit la parole avec un sourire :
— Bonsoir, frères !
— Bonsoir, frère Lothaire !
— Veuillez vous asseoir… Tout d’abord, je dois vous prier d’excuser cette réunion décidée dans la hâte ! Mais nous nous trouvons confrontés à une affaire pressante. Aussi je vous remercie, vous qui avez accepté de vous déplacer. Je vous demanderai aussi de bien vouloir prévenir ceux de vos secteurs voisins qui…
— … n’ont pu se libérer pour ce soir ! compléta un homme avec une nervosité visible, mais avec bonne humeur. Compte sur nous, frère Lothaire, et parle-nous plutôt de tes invités qu’il me semble avoir déjà vus. Sont-ils de nouveaux frères ?
— Ce n’est pas impossible car leurs combats dans la vie sont proches du nôtre ; en outre, ce sont des amis, comme vous devez le savoir, vous tous qui nous avez accordé le plaisir de participer à notre Tricentenaire…
— Et que l’on n’est pas près d’oublier ! Alors, s’il te plaît, laisse de côté les politesses de porte et dis-nous ce que tu attends de nous ?
— Toujours aussi impatient, hein, frère Adrien ?
— Je viens de Lons, moi ! Ce qui représente un bout de chemin ! Parle sans fioritures. Nous sommes peut-être des inconnus pour tes compagnons, mais ce n’est pas le cas pour nous. Ils assistaient aussi à tes festivités et chacun de nous peut mettre un nom sur leurs visages. Aussi dirai-je d’entrée : Messieurs, soyez les bienvenus !
Avec ensemble ceux-ci s’inclinèrent. Le visage de cet homme, barbu, était froid, voire sévère, mais son regard droit où brillait une petite flamme amusée plut à Aldo qui, oubliant les circonlocutions, déclara :
— J’ai nom Aldo Morosini et voici Adalbert Vidal-Pellicorne, de l’Institut…
— Et vous êtes d’où ?
— De Venise, tout simplement…
— Pas si simplement que ça puisque vous êtes prince ! Mais si on laissait parler Lothaire… Il paraît que nous sommes pressés ?
Celui-ci se hâta de reprendre la parole, s’étant contenté, pendant l’intermède, d’extraire un papier plié d’une de ses vastes poches :
— Je pense que nous nous souvenons tous de Mme la marquise de Sommières et de Mlle du Plan-Crépin qui l’accompagne en tous lieux ? C’est cette dernière qu’il faut retrouver, et sauver si possible d’un danger auquel elle semble n’attacher aucune importance. Pour ceux qui ne l’auraient pas remarquée, voici le vilain papier que nous ne sommes pas parvenus à empêcher d’envahir le pays depuis ce matin.
Et il déplia l’affichette qui fut reçue par des observations diverses mais qui, en général, voulaient dire la même chose : difficile de ne pas se souvenir du modèle, puis incompréhension totale devant l’inscription :
— Dangereuse en quoi ? s’étonna un autre frère. Elle n’a vraiment rien d’une aventurière ? En admettant qu’elle le soit, je ne vois pas ce qu’elle ferait dans les entours d’une dame aussi remarquable que la marquise. Il ne doit pas être aisé de lui en conter, à celle-là ? Peu de femmes m’ont impressionné, mais elle si ! Alors ?
— Alors j’explique ! reprit Lothaire.
Avec une grande économie de moyens mais en termes aussi percutants que possible, il raconta ce qui s’était passé depuis l’assassinat de Mme de Granlieu dans l’église Saint-Augustin de Paris, tandis que Morosini faisait le voyage de Venise pour recueillir les dernières volontés d’un vieux gentilhomme dont, jusque-là, il n’avait jamais soupçonné l’existence et ce qui en avait découlé.
— J’ajouterai en conclusion, dit-il après avoir reçu l’assentiment des deux autres, que ma sœur et moi nous investissons totalement dans ce combat, par amitié d’abord mais ensuite parce qu’il rejoint d’une étrange façon celui que nous menons depuis que nos pères ont repris à notre compte cette confrérie des Compagnons de la Toison d’Or suscitée par le mien et celui d’Adrien, afin de perpétuer, dans la mesure de nos moyens, les exigences chevaleresques de l’Ordre telles qu’elles ont été prescrites par le duc Philippe le Bon en 1430. À commencer par la messe quotidienne que disent pour nous l’un ou l’autre des frères de ce couvent.
— Amen ! approuva celui qui répondait au nom de Bruno et venait de Salins. Ce que je voudrais savoir, c’est pourquoi le sous-préfet a pris sous son bonnet de laisser courir ces venimeuses paperasses ; elles mettent en danger une noble demoiselle dont le seul tort est d’être tombée amoureuse d’un caprice de la nature qui a ramené au jour le visage de celui sont le Destin fait naturellement l’emblème de notre confrérie, alors même que, par un autre caprice de cette même nature, son père incarne à lui seul ce que nous combattons, ce que nous haïssons !
— Bien malin, reprit Lothaire, qui décryptera ce qui peut se balader sous le crâne d’un fonctionnaire de la République qui, au contraire du capitaine Verdeaux, n’est pas né dans notre bien- aimée Comté !
— Mais enfin, grogna frère Bruno, même un Iroquois pourrait comprendre que c’est un crime d’essayer de dresser le peuple contre une femme qui n’a jamais causé de tort à personne ! C’est donc à nous de rétablir la vérité !
Aldo décida de s’en mêler :
— Ce que je voudrais savoir, moi, c’est qui, en dehors de l’imprimeur de Pontarlier – il en dénie la paternité –, s’est arrogé le droit de reproduire ces affichettes à sa façon ?