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Tandis qu’ils remontaient en voiture, Adalbert apostropha son ami :

— Pas question de te laisser débourser cette somme seul ! J’en veux ma part !

— Et moi la mienne, renchérit Vaudrey-Chaumard en écho.

— Comme vous voudrez ! Cela ne pose pas de problème !

Ce qui en posa un ce fut d’être accueillis par le sous-préfet. D’abord il était de mauvaise humeur et, en outre, cette histoire l’exaspérait. Il avait, en effet, reçu de l’Intérieur un télégramme qui ne lui avait pas plu. Il s’apprêtait cependant à se coucher et ce fut en pyjama, et enveloppé d’une robe de chambre de soie bleu turquoise brodée de flamants roses, qu’il les reçut, après avoir vainement tenté de les renvoyer au lendemain :

— Qu’est-ce que cette histoire de fous ? Vous voulez remettre en place ce maudit portrait ? Vous êtes malades ou quoi ? aboya-t-il sous le nez de Lothaire, les deux autres ayant eu à peine droit à un signe de tête.

— On pourrait le croire, en effet, mais il se trouve que nous avions mal apprécié la situation en raison de la crainte où nous étions – où nous sommes toujours ! – que Mlle du Plan-Crépin ne soit molestée de quelque manière que ce soit. Nous aurions dû simplement faire apposer dessus la phrase promettant une récompense à qui la ramènerait vivante, rien dans l’autre cas !

— Combien, la récompense ?

— Vingt mille francs… que nous assumerons tous les trois puisque notre première réaction – commune d’ailleurs ! – n’a pas été la bonne, se hâta d’ajouter Lothaire en voyant l’œil glauque du sous-préfet glisser vers Morosini. Par chance, reproduite d’après l’affiche initiale, la ressemblance était approximative. Voilà ce que nous tenions à vous communiquer, Monsieur le sous- préfet…

— Faites en sorte d’informer l’Intérieur de vos états d’âme successifs et de votre quelque peu désinvolte façon d’en user envers moi. J’espère que M. le maire appréciera la chance qu’il a d’être provisoirement éloigné de son siège au conseil municipal.

— Un accident de voiture qui a failli être fatal peut difficilement être considéré comme une chance, émit Adalbert qui brûlait de participer au duo.

— Cela lui vaut au moins le droit de dormir tranquille. Mais, au fait, pourquoi dans ce cas avoir fait arracher les premières affiches ?

— Parce que, en la déclarant dangereuse, il fallait non seulement qu’elle soit encore en vie, mais qu’elle eût échappé à ceux qui la retenaient captive…

— Qu’en savez-vous ?

— Mais c’est l’évidence, Monsieur le sous-préfet ! Quel danger pourrait présenter une demoiselle étroitement emprisonnée ou, pire, enterrée ?

— Bon ! Ça va ! Mais veillez à me tenir au courant, Messieurs !

Un vague salut et, virant sur les talons de ses pantoufles, M. le sous-préfet s’en fut retrouver son lit, drapé de la dignité dont il croyait fermement être investi en toutes circonstances et jusque dans son intimité.

— Voilà qui est fait ! conclut Lothaire en reprenant place dans sa voiture. On rentre à présent, et j’avoue qu’un grog bien tassé ou un verre de vin chaud me ferait plaisir. Pas vous ?

— Ne serait-il pas préférable de monter se coucher en faisant le moins de bruit possible ? proposa Aldo qui espérait avoir la majorité mais, avant qu’Adalbert ait pu émettre une opinion, Lothaire éclatait de rire :

— Parce que vous pensez que nos dames dorment ?

— Vous avez vu l’heure qu’il est ?

— Et alors ? Mme de Sommières, je ne sais pas, mais je vous parie que Clothilde campe dans la bibliothèque, avec une cafetière qu’elle tient au chaud dans la cheminée…

— … et notre marquise, laquelle doit être ravie de l’avoir pour lui tenir compagnie.

Naturellement, ils avaient raison tous les deux !

1 Il y a deux ou trois ans, le roi Juan Carlos d’Espagne a conféré le prestigieux collier au président Nicolas Sarkozy pour l’aide apportée à l’Espagne contre l’ETA. Le collier fera retour à Madrid à sa mort, et l’actuel occupant de l’Élysée n’y a aucun droit.

5

Les « confessions » de Mme de Sommières

Le lendemain matin, tandis que les hommes s’en allaient veiller à la bonne mise en place de la nouvelle campagne d’affichage, Mme de Sommières décida qu’il était temps pour elle d’abandonner son rôle de spectatrice passive, afin de prendre sa part d’une histoire qui commençait à l’agacer prodigieusement. Son départ rocambolesque de Paris lui avait donné l’espoir que l’on mènerait les choses un peu rondement.

Au lieu de cela, on causait beaucoup, on réunissait des renseignements sur tout et n’importe quoi, on émettait des hypothèses que l’on s’efforçait de vérifier mais qui toutes tombaient les unes après les autres. Le résumé de tout cela était que Plan-Crépin avait maintenant disparu depuis une semaine et que l’on n’en savait pas plus… ou, du moins, son entourage ne lui en disait pas davantage. Sans doute dans les meilleures intentions du monde, afin de la « ménager », une expression qui avait de don de lui taper sur les nerfs parce que, justement, elle avait celui de démolir son moral en lui faisant toucher du doigt, jour après jour, à quel point son « fidèle bedeau » lui manquait ! Avec celle-là au moins, on ne l’obligeait pas à porter son âge en bandoulière. Sa devise à elle étant en quelque sorte : « Bombez le torse, droit sur l’obstacle, toujours au premier rang ! » Or, on en était bien loin !

Aussi, le petit déjeuner avalé, elle monta revêtir un ample manteau de pluie à capuchon – depuis minuit environ, une fidèle copie du crachin breton avait entrepris de noyer le paysage –, enveloppa sa tête d’une écharpe de mousseline, s’arma de son parapluie et, enfilant ses gants, se disposait à quitter le manoir quand Clothilde surgit des cuisines, un papier à la main. Et naturellement s’étonna :

— Mon Dieu ! Mais où courez-vous si tôt et par ce mauvais temps ?

— À l’église simplement ! Je voudrais parler à l’abbé Turpin. Cela ne vous contrarie pas, j’espère ?

— Me contrarier ? Oh, que non ! Bien au contraire ! C’est la bonté même cet homme-là ! Ce qui m’ennuie surtout, c’est de vous voir sortir sous cette pluie. Voulez-vous que je vous accompagne ?… Non, vous n’y tenez pas ? ajouta-t-elle presque aussitôt. Il est des moments dans la vie où l’on éprouve le besoin d’être seule !

Sans commenter, Mme de Sommières se pencha pour poser un baiser léger sur sa joue. C’était décidément une fille selon son cœur !

Une fois dehors, elle constata que le ciel avait cessé de larmoyer et, au lieu de le déployer au-dessus de sa personne, employa son parapluie en guise de canne, ce dont elle obtint un supplément d’assurance.

Quand elle parvint à l’église, la messe matinale s’achevait et elle alla s’agenouiller au plus près de la sacristie pour y attendre la bénédiction finale, sans prêter attention aux quelques fidèles qui se trouvaient là. Avec l’impression bizarre de se glisser dans la peau de Marie-Angéline. Cela tenait sans doute à cette sensation de paix qui l’envahit et dont elle ne se souvenait pas de l’avoir éprouvée… sauf peut-être une seule fois, à la messe de minuit de Saint-Augustin, quand, ravagée d’angoisse pour Aldo, elle s’était agenouillée à même le dallage et, éprouvant quelque difficulté à se relever, elle avait senti la main solide d’Adalbert l’aider à se remettre sur pied !

Cette belle vieille église de campagne lui convenait parfaitement avec son magnifique retable doré aux naïfs personnages. Certains ressemblaient à l’abbé Turpin qui, à cet instant, se retournait pour bénir la poignée de courageux qu’un temps humide ne rebutait pas, assidus sans doute comme l’était Plan-Crépin à sa messe de six heures à Saint-Augustin d’où elle ramassait, il est vrai, une foule de renseignements sur les potins du quartier Monceau. Ce qui n’était évidemment pas le cas dans ce pays de montagne.