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Après avoir dispensé sa bénédiction, l’abbé retournait vers la sacristie précédé de l’unique enfant de chœur, lorsqu’il remarqua sa présence, leva un sourcil interrogateur, répondit en hochant la tête à sa muette prière, après quoi il lui fit signe de demeurer où elle était. Deux ou trois minutes plus tard, il la rejoignait et, pensant sans doute qu’elle était restée à genoux assez longtemps, la fit asseoir et s’installa à ses côtés :

— J’ai cru comprendre que vous désiriez me parler… sans témoins, ce qui n’est pas évident au manoir où, à longueur de journée, on entre et on sort comme dans un moulin ?

— En effet, mais notre chère Clothilde est la délicatesse même…

— Et vous a laissée venir seule ! Alors, profitons-en ! Que puis-je pour vous, en dehors de mes prières pour le retour prochain de Mlle du Plan-Crépin ?

— M’obtenir un entretien avec Hugo de Hagenthal ! Pour vous avoir vus ensemble, je sais que vous êtes liés d’amitié.

— C’est peu de le dire ! Sous des dehors facilement arrogants derrière lesquels il s’abrite, c’est un homme foncièrement malheureux et…

— Je m’en doutais mais je vous supplie de croire je ne n’ai nulle intention d’ajouter à ses tourments, quels qu’ils soient… Seulement il a promis à mon neveu de faire de son mieux pour retrouver Marie-Angéline, et je voudrais savoir s’il a réussi à apprendre quelque chose ?

— Je sais qu’il a vu son père mais il ne m’a pas confié comment cela s’est passé entre eux. Je redoute pourtant que la réponse ne nous soit venue hier sur ces affiches délirantes que l’on a placardées quasiment partout dans la ville et ses entours !

— Elles ont sans doute été enlevées à l’heure qu’il est…

— Mais je crains que le mal qu’elles ont suscité ne soit rédhibitoire. Il n’est jamais bon d’éveiller les mauvais penchants qu’abrite parfois l’âme de gens à la conduite par ailleurs digne d’éloges !

— Sur ce sujet, je peux vous dire que ces torchons doivent être remplacés à cette heure – ou vont l’être en cours de journée – par d’autres dont les injures auront disparu, avec, à la place, une offre de prime de vingt mille francs à qui la ramènera vivante. Rien dans l’autre cas !

L’abbé ouvrit de grands yeux :

— Il est certain qu’une telle somme a de quoi faire réfléchir, sinon rêver !

— Nous en donnerions plus encore pour être sûrs de la retrouver vivante, mais le temps passe et rien ne vient ! Rien ne bouge surtout, et c’est ce qui m’effraie parce que je redoute de voir ce drame étouffé lentement par le silence. Ni mon neveu, ni son ami ne peuvent s’installer ici à demeure. Ils ont leur vie à eux, occupée ô combien  ! Moi, évidemment, je suis libre de rester en attendant d’aller la rejoindre si elle a quitté ce monde ! Ma vie est derrière moi mais je refuse jusqu’à l’idée de me rendre sans combattre, et il faut que je fasse quelque chose. Mais quoi ?

— Attendons déjà ce qui va découler de ces nouvelles affiches ! C’est peut-être une arme à double tranchant ! Nous pouvons nous attendre à être noyés sous une avalanche d’informations plus ou moins fiables qui nous enverront aux quatre coins de la Comté à la chasse au fantôme ! Mais n’avez-vous pas, parmi vos amis, le grand patron de la police ? Qu’en pense-t-il ?

— Rien pour l’instant ! Je sais qu’il ne nous oublie pas mais il est aux prises avec cette histoire de terrorisme qui fait la une de tous les journaux. Je ne suis même pas certaine que les inspecteurs Lecoq et Durtal soient encore à Pontarlier. On ne les aperçoit plus !

L’abbé Turpin ne put s’empêcher de sourire :

— Vous ne me ferez pas croire, Madame la marquise, qu’il vous faut voir la police s’agiter pour être convaincue de son activité ? Ce serait un peu… simple, non ?

— Pour ne pas dire stupide ! N’ayons pas peur des mots ! Il n’empêche que j’en reviens à mon premier propos : je souhaite toujours autant m’entretenir avec Hugo de Hagenthal !

— Je suis là, Madame !

Il y était en effet, et ni l’un ni l’autre ne l’avait vu ou entendu venir. Naturellement sombre avec ses murs épais et les ouvertures étroites que nécessitaient les hivers rudes, l’église, par mauvais temps comme ce matin, générait plus d’ombres que de lumières, et le long manteau noir de l’homme lui permettait de s’y confondre. Il s’inclina légèrement devant elle :

— Me voici, puisque vous désiriez me voir, mais je ne suis pas certain de pouvoir vous apporter une aide quelconque. J’ignore – j’en fais le serment ! – où se trouve Mlle du Plan-Crépin !

Mme de Sommières considéra un instant le visage – plus impressionnant que vraiment beau en raison de l’espèce de majesté qu’il dégageait. Seulement, aucune tête – couronnée ou non – n’était capable d’en imposer à « Tante Amélie » :

— Et cela vous suffit ? dit-elle.

— Bien obligé de m’en contenter puisque je n’ai relevé sa trace nulle part !

— Encore faudrait-il l’avoir cherchée ? Cela signifie quoi, pour vous, ce nulle part ?

— Partout où je pensais avoir une chance de la situer ! Cela allait du couvent des Annonciades au château de Granlieu chez le baron von Hagenthal !

— N’est-il plus votre père ?

— Il l’est selon la chair, ce que je n’ai cessé de déplorer, mais pas selon le cœur ! Même si je ne cesse d’en demander pardon au Seigneur-Dieu, je hais mon père et n’y peux rien !

— Je n’aurai pas l’outrecuidance de vous demander pourquoi : cela ne me regarde en aucune façon…

— C’est logique pourtant : parce qu’il a tué ma mère !

— Une excellente raison, en effet, mais qui ne tient pas quand il s’agit de la vie d’une innocente un peu trop nourrie, sans doute, de romans de chevalerie, et qui, parce que vous l’avez sauvée une première fois, s’est attachée à vous afin de vous parer de l’aura des légendes… Or, c’est vous, le chevalier sans armure, le reflet de l’un de ces princes dont l’histoire brille encore du fond des âges, vous qui lui avez écrit pour demander son aide en vous apportant le rubis que votre parrain, à l’heure de sa mort, avait remis au prince Morosini en paiement d’une dette sacrée, et qu’il gardait sur lui ! En un mot : elle a volé pour vous ! Elle qui a toujours placé l’honneur au-dessus de ses contingences personnelles !

Sa colère montait à mesure qu’elle parlait. L’abbé Turpin s’interposa :

— Si vous essayiez de parler calmement… et ailleurs ? Dans la sacristie, par exemple ?

La marquise s’apaisa aussitôt :

— Si vous y tenez ! Mais je n’ai plus rien à ajouter ! C’est à Monsieur de se faire entendre !

D’un seul coup, Hugo perdit toute sa superbe, laissant apparaître un homme accablé, à la fois par ses propres racines et son rêve impossible :

— Je n’ai jamais écrit cette lettre ! Combien de fois faudra-t-il que je vous le répète ?

Puis, courant soudain vers l’autel, il tomba à genoux devant le tabernacle vers lequel il étendit sa main :

— Devant Dieu qui m’entend et sur le salut de mon âme, je jure n’avoir jamais rien écrit de semblable ! Vous rendez-vous compte  ? Voler une pierre précieuse, même historique, dans la poche de son cousin ? Le peu de temps qui m’a été donné de la connaître, j’ai été frappé par la droiture de son regard ! Sauriez-vous, Madame, ce que contenait cette lettre que l’on m’accuse de lui avoir envoyée ?