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— À cause de cette merveilleuse impression de solidité que nous offrons… que tu offres, flûta Clothilde. Le Tricentenaire doit être pour une part dans cette décision soudaine. En empruntant les couloirs du temps, on découvrirait peut-être que l’on a cousiné à un moment ou à un autre ! Marie a dû se rendre compte, lors de la fête, que nous représentions une sorte de puissance dans le pays ! D’où le choix de notre… de ta porte !

— Vous avez réellement été le héros du jour, cher Professeur ! renchérit Adalbert avec un large sourire. Toute la Comté avait les yeux fixés sur vous, et il faut admettre que vous étiez superbe ! Peut-être ce qu’il fallait pour attirer le cœur d’une timide jouvencelle ! En outre, elle a dû constater que cette belle demeure où nous sommes possède infiniment plus de charme que Granlieu ! Et puis, comparée aux joyaux de Mademoiselle Clothilde, sa bague de fiançailles a pu lui paraître… un brin simplette !

— N’importe quoi ! ronchonna l’intéressé en avalant son verre de vin d’Arbois d’une seule lampée. Vous me voyez dans le rôle de Roméo ? J’aurais bonne mine !

— Oh ! soupira sa sœur. Tous les goûts sont dans la nature ! Le cœur a ses propres critères…

— Ça suffit ! tonna Lothaire en appliquant un coup de poing sur la table. N’en rajoute pas ! Je me sens déjà assez ridicule que cette idée folle ait été émise autour de cette table ! Si on parlait d’autre chose ?

Mme de Sommières leva la main :

— Encore un instant ! pria-t-elle.

— Pourquoi pas ? Là où nous en sommes…

— Il se trouve – Dieu sait pourquoi ? – que j’ai une certaine facilité à obtenir la confiance des jeunes gens…

— … et même des moins jeunes ! sourit Clothilde. Et je crois saisir votre pensée. Vous souhaitez confesser Marie… autant que faire se pourra ?

— Je pense avoir l’âge, l’expérience… et peut-être aussi la manière ?

— N’en doutez pas ! approuva Clothilde. Avoir réussi à obtenir de mon frère qu’il se conduise parfois en civilisé n’est pas un mince exploit. Réflexion faite, cet après-midi, je vais aller faire un tour des magasins à Pontarlier et vous laisser prendre le thé seule avec elle !

— Excellente idée ! Je lui monterai le plateau. Jusque-là, mieux vaut qu’elle se repose…

Vers quatre heures et demie, suivie d’une camériste, armée d’un plateau agréablement chargé, Mme de Sommières pénétrait dans la chambre où la rescapée, assise sur son lit et les bras autour de ses jambes relevées, se morfondait visiblement.

— Oh, vous ne dormiez pas ? s’écria-t-elle gaiement. Et moi qui craignais de vous déranger ! Avez-vous dormi un peu ?

— Un peu, oui… mais pas beaucoup ! D’ailleurs, même la nuit, j’ai de plus en plus de peine à trouver le sommeil !

— À votre âge, ce n’est pas normal ! Vous devriez dormir comme une bûche. C’est ce mariage qui vous tourmente à ce point ?… Bien sûr que c’est cela ! Je ne devrais même pas vous poser la question ! Surtout après une pareille chute ! Vous souffrez encore ?

— Cela me brûle en dépit des onguents dont on m’a enduite. Je dois être à faire fuir ?

La marquise sourit tout en arrangeant les oreillers derrière Marie :

— Si vous en êtes à vous soucier de votre aspect, c’est plutôt encourageant : cela signifie que vous allez guérir très vite !

Marie leva sur elle un regard qui n’avait pas l’air de se souvenir d’avoir été bleu tant il était atone :

— Je ne crois pas, non ! Mes écorchures s’effaceront, je l’espère, mais pas ce qui m’a conduit à me les infliger. Je ne sais pas ce que je vais devenir !

— Et si nous en parlions tranquillement, en savourant une revigorante tasse de thé… en goûtant à ces bonnes choses que Mademoiselle Clothilde a choisies pour vous ? À ce propos, elle m’a demandé de l’excuser auprès de vous : elle a dû se rendre à Pontarlier pour voir son notaire…

Tout en parlant, la vieille dame s’étonnait elle-même du nombre de mensonges qu’elle pouvait débiter presque sans respirer. À commencer par le notaire dont il n’avait jamais été question – en réalité, Clothilde faisait bel et bien la sieste –, mais allez donc dire cela à une désespérée qui recourt aux grands moyens pour échapper à un sort redouté. Même chose d’ailleurs pour le thé, cette « tisane anglaise » qu’elle-même exécrait et avait remplacée, depuis belle lurette, par du champagne. Sa « famille » aurait ri d’un cœur joyeux en la voyant verser, avec componction, le breuvage honni dans de jolies tasses anciennes en porcelaine de Chine qui faisaient honneur au goût comme à la fortune des anciennes châtelaines du manoir Vaudrey-Chaumard ! Le pire étant qu’elle allait être obligée d’en ingurgiter !

Elle avait atteint un degré de résignation digne d’une sainte, quand elle entendit :

— Pardonnez-moi, mais je n’aime pas le thé ! avoua Marie

« Vous auriez pu le dire plus tôt », pensa-t-elle, mais c’eût été peu aimable pour cette malheureuse qu’elle avait soudain envie d’embrasser.

— Et le chocolat, vous aimez ?

— Oh, oui ! soupira l’éclopée.

En dix minutes à peine, l’affaire fut réglée. La « ravissante porcelaine rose » fut remplacée par la non moins ravissante porcelaine bleue de Sèvres en tasses nettement plus vastes, et la théière par une chocolatière fumante, tandis que la marquise, délivrée, s’activait à beurrer des tartines et à découper avec art un gâteau aux amandes et un mille-feuille à la vanille qui, eux, étaient restés solides au poste. Après quoi, on accorda quelques minutes à la dégustation silencieuse. Marie, qui avait boudé le déjeuner, fit honneur à ce petit repas-là, composé, il est vrai, d’ingrédients propres à tenter la gourmandise de l’enfance, et les dix-sept ans de Marie n’en étaient pas encore éloignés.

Quand ce fut fini, Mme de Sommières arrangea les oreillers, tira draps et couvertures afin d’en chasser les dernières miettes et s’installa dans son fauteuil de façon à bien voir Marie qui semblait s’être détendue. Au point même de battre des paupières, ce qui laissait supposer qu’elle allait peut-être s’endormir. Il n’y avait pas de temps à perdre ! Aussitôt elle passa à l’attaque, en la masquant toutefois d’une enveloppante douceur :

— Et maintenant, si nous parlions un peu à cœur ouvert, Marie ?

— De… de quoi ?

— Mais de votre avenir, ma petite : un avenir qui ne saurait se limiter aux murs de cette chambre.

— Oh, je sais ! On ne me permettra pas de rester ici longtemps !

— Quelques jours au moins, et vous n’imaginez pas le bénéfice que l’on peut tirer de quelques jours utilement employés !

— Vous croyez ?

— Mais naturellement, sinon je ne serais pas là. Mais revenons à vous et surtout à ce mariage qui semble à l’origine de vos malheurs involontaires ou volontaires. Au départ, les gens du pays – et nous avec – nous partagions en deux clans : ceux qui étaient persuadés que ce mariage vous satisfaisait pleinement compte tenu de la réputation de… disons, de charme dont on crédite, chez les dames, le baron Karl-August von Hagenthal en dépit de son âge.

— Je ne vois vraiment pas ce que l’on peut lui trouver de charmeur ! D’abord il a plus du double du mien, et ensuite il m’agace tant il est content de lui !

— Bon. Voilà une chose établie ! Passons à la suivante ! L’autre partie du chœur antique proclame votre préférence pour son fils, Hugo, et je ne vous cache pas que je rejoindrais aisément cette opinion. D’abord parce qu’il est son fils – donc beaucoup plus proche par l’âge ! –, sans oublier cette aura de mystère dont il s’entoure, ajoutée à la sympathie dont il semble jouir dans la ville aussi bien qu’à la campagne. Et je ne vois pas pourquoi votre père lui préférerait le sien. C’est le héros romantique dans toute l’acception du terme et… qu’une jeune fille en fasse le prince de ses rêves me paraît normal !