— Ce sont ces hommes-là qui font les meilleurs maris !
Cette fois, la patience de la vieille dame était usée jusqu’à la corde :
— Allez-vous me laisser parler, oui ou non ?
— Euh… oui !
— Parfait ! Commencez donc par mettre de côté vos jolis rêves et laissez agir le temps ! Les miens et moi sommes ici afin de trouver une solution à un grave problème dans lequel les orgues nuptiales sont hors de saison, parce qu’il s’agit de vie ou de mort. Alors, ne faites rien, ne dites rien jusqu’à plus ample informé ! Pour le moment, soignez-vous et surtout restez tranquille !
À cet instant, on « gratta » à la porte, et la tête d’une femme de chambre apparut :
— Ces Messieurs sont rentrés, annonça-t-elle, et demandent si Madame la marquise veut bien les rejoindre dans la bibliothèque.
— Je descends ! (Puis, revenant à la jeune fille :) Reposez-vous un peu, Marie, et tâchez d’oublier tout cela… momentanément !
Sortie de la chambre dont elle referma soigneusement la porte, Mme de Sommières respira profondément à trois ou quatre reprises, afin de recouvrer son calme, puis se dirigea vers l’escalier au bas duquel Aldo l’attendait, visiblement soucieux :
— Venez ! dit-il en lui prenant le bras pour le glisser sous le sien. Nous avons besoin de vous !
— On dirait que tout le monde a besoin de moi ? C’est mon jour à ce qu’il paraît ? fit-elle avec un entrain qu’elle était loin d’éprouver et qui disparut dès que, entrée dans la vaste pièce tapissée de livres, elle eut jeté un coup d’œil à Lothaire, assis au bureau, et à Adalbert, qui faisait les cent pas. Que se passe-t-il ? demanda-t-elle en s’efforçant de rester sereine alors qu’elle pressentait une mauvaise nouvelle.
Aldo l’invita à s’asseoir dans un grand fauteuil bergère, prit la lettre que lui tendait Lothaire et la lui offrit. Elle sentit alors son cœur se serrer et, dédaignant le petit face-à-main aux émeraudes, tira de sa poche une paire de lunettes. Enfin, elle lut le texte sans signature et tapé à la machine :
« La campagne électorale n’est plus à l’ordre du jour. Celle que vous cherchez est bien vivante mais toujours en mon pouvoir. Ce qui ne saurait durer indéfiniment. Elle vous sera rendue en bon état de marche, non contre une misère de vingt mille francs mais, par exemple, contre… une partie de ces mystérieux objets qu’abrite l’ancien hospice des Perdus, selon certains bruits. Vous avez cinq jours pour vous décider. Au-delà, si vous refusiez, mes exigences pourraient aller jusqu’à la remise du diamant bleu du Talisman qui vous prendrait peut-être plus de temps, mais mon otage pourrait payer de sa personne selon la longueur de l’attente. Les modalités de remise vous seront indiquées ultérieurement ! Tous mes vœux vous accompagnent ! »
DEUXIÈME PARTIE
LES COMPAGNONS DE LA TOISON D’OR
6
Au milieu de nulle part !
Venimeuses ou pas, alléchantes ou non, les affichettes n’avaient pas donné le moindre résultat. La seconde vague disparut aussi prestement que la première, laissant aux hôtes du manoir Vaudrey-Chaumard non seulement une lourde déception mais aussi un regain d’inquiétude.
Ils en vinrent à hésiter entre deux conclusions. Ou bien la fugitive était déjà morte – une hypothèse que tous repoussaient avec horreur –, ou bien elle n’était pas dans la région. Mais dans ce cas, où ?
La lettre que lisait la marquise avait au moins cela de bon qu’elle repoussait la première – et si cruelle ! – hypothèse mais sans l’effacer complètement. Rien ne disait, en effet, qu’elle fût le reflet de la vérité. Restait la seconde, mais la France était vaste, surtout si l’on y ajoutait la Suisse – qui venait automatiquement à l’esprit –, l’Autriche, d’où était issu celui que l’on soupçonnait être son ravisseur, sans compter la Belgique où il avait déjà fait parler de lui, le Royaume-Uni et, pourquoi pas, l’Europe entière ? Sa nouvelle exigence – insensée ! Pour ne pas dire plus ! – ouvrait le champ à toutes les suppositions.
Pourtant, Plan-Crépin, non seulement était bien vivante mais ne se situait pas si loin, même si, à présent, elle-même n’en avait qu’une idée très vague…
Lorsqu’elle avait quitté Paris, avec dans sa poche une lettre censée écrite par l’homme qu’elle s’était mise à aimer si follement, le beau rubis dont elle avait osé délester Aldo et un billet de première classe assorti d’une réservation au nom de Mme Vidal – ce qui la fit sourire –, elle était au-dessus de tout raisonnement logique. « Il » avait, enfin, besoin d’elle ! « Il » regrettait de l’avoir rudoyée, « Il » l’appelait à son secours en s’excusant de lui faire partager le péril qu’il courait, tellement sûr d’elle qu’il n’hésitait pas à lui procurer les moyens de le rejoindre. Que demander de plus ? L’important n’était-il pas qu’elle soit enfin réunie à celui que, dans le secret de son cœur, elle appelait son « doux seigneur » ?
Auprès du bonheur qu’elle espérait, avoir délesté Aldo de son rubis lui semblait parfaitement anodin et ne lui inspirait aucun regret. Moins encore de remords puisqu’il avait l’intention d’en faire cadeau à Moritz Kledermann, son richissime beau-père. Elle se félicitait même d’avoir réussi l’exploit de s’être introduite dans sa chambre et d’avoir fouillé son portefeuille sans que, profondément endormi, il eût seulement bougé un cil. Elle avait même assisté à sa messe de six heures à Saint-Augustin afin de prier le Seigneur de bénir son entreprise. L’important, encore une fois, n’était-il pas que tous deux soient enfin réunis comme elle en rêvait dans le secret de son cœur ? Et si c’était dans la mort, cela n’avait vraiment aucune importance, au contraire !
Aussi fut-ce sans la moindre hésitation que, après avoir entendu sa messe, mais au fond de l’église et en évitant de se mêler à celles qu’elle avait coutume d’y rencontrer, elle avait filé, dès l’« Ita missa est ! », à la stupéfaction vaguement indignée d’Eugénie Guenon, la cuisinière de la princesse Damiani, et de ses autres relations matinales, pour se précipiter dans le premier taxi venu et se faire conduire à la gare de l’Est, ainsi que l’indiquait le titre de transport venu en sa possession par la poste dix jours auparavant.
Un peu soulagée d’ailleurs de constater qu’elle ne se dirigeait pas vers Pontarlier mais vers Besançon, la ville-forteresse nettement plus importante que la première puisqu’elle était la capitale de la Franche-Comté, drainant beaucoup plus de monde et permettant de se fondre davantage dans la foule. Si on la cherchait, en dépit de sa mise en garde – elle redoutait que ce soit le cas –, ce ne serait pas de ce côté-là que l’on s’orienterait.
La lettre précisait qu’elle serait attendue à la sortie de la gare par des gens dévoués à qui elle pourrait se fier entièrement. Et, en effet, à peine eut-elle fait composter son billet – un aller simple, ne comportant évidemment pas de retour – qu’une femme déjà âgée, vêtue de noir comme on en rencontrait souvent en province, s’approcha d’elle et lui prit le bras pour l’entraîner au-dehors :
— Vous avez ce qu’on vous a demandé ? s’enquit-elle.
— Naturellement !
— C’est bien !
La femme la conduisit à travers le va-et-vient de la gare jusqu’à une modeste voiture grise, au volant de laquelle un homme patientait et dont la voyageuse ne put distinguer les traits tant ils étaient envahis par un système pileux foisonnant. Barbe, moustaches, cheveux, sourcils, cette broussaille sortait en abondance d’une casquette sombre enfoncée au maximum. Seul un nez bourgeonnant émergeait de cette végétation. Les mains sur son volant, l’homme restait parfaitement immobile, même quand la femme ouvrit une des portières pour faire monter sa compagne :